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Mots clés: Musique, Amour, Voix

ARGUMENT

 

 

PROLOGUE : La Musique elle-même vient des hauteurs célestes conter aux mortels l'histoire d'Orphée, celui qui attirait les fauves et sut charmer les Enfers.

 

ACTE I : Les bergers se réjouissent du succès de l'amour : aujourd'hui Eurydice a dit oui à Orphée! Une nymphe invite les Muses à se joindre au concert. Puis les bergers exhortent les nymphes à quitter monts et sources pour danser dans les prés et célébrer avec eux la joie des amants.

Orphée paraît pour rendre hommage au Soleil de son bonheur d'amour. Eurydice lui fait écho. Le choeur appelle encore Hyménée... Trois bergers demandent qu'on remercie le ciel, d'où descend notre joie, laquelle revient après l'épreuve. Orphée n'a-t-il pas aujourd'hui la récompense d'un long désir?

 

ACTE II : Aux forêts et aux plages, Orphée dit l'éloge d'Eurydice, soleil de ses nuits. Deux bergers l'attirent à l'ombre. Le choeur invite Orphée à réjouir la nature elle-même par son pouvoir. Il s'adresse donc aux forêts et aux rochers, leur rappelant ses tourments amoureux, qu'a terminés Eurydice...

Soudain, la Messagère déchire la joie d'une terrible plainte. Compagne d'Eurydice, elle vient annoncer sa mort!... Un serpent la mordit tandis qu'elle cueillait des fleurs.

Emotion d'Orphée, qui veut aussitôt la réclamer aux enfers. Déploration du choeur ; la Messagère renonce à la lumière ; deux bergers se lamentent, exprimant le deuil universel.

 

ACTE III : L'Espérance, ayant conduit Orphée aux sombres bords, l'abandonne. Il reste seul face à Caron, qui veut l'effrayer. Dans un long dialogue incantatoire, Orphée module sa querelle au nocher du Styx ; envoûté, celui-ci finit par s'endormir. Orphée entre dans la barque et passe sur l'autre rive : "Rendez-moi mon bien, dieux du Tartare!"

Le choeur des esprits infernaux chante la puissance de l'homme. 

 

ACTE IV : Emue par la voix d'Orphée, Proserpine adjure Pluton de libérer Eurydice ; le dieu des enfers y consent. Mais Orphée ne devra pas tourner vers elle ses yeux avides avant qu'ils ne voient tous deux la lumière du jour. Suivent d'étranges minauderies entre les dieux de l'ombre, cependant que les esprits infernaux célèbrent la Pitié et l'Amour triomphant aujourd'hui aux enfers!

Orphée chante sa victoire, mais doute soudain qu'Eurydice le suive... S'il le vérifiait ? Après tout, l'amour n'est-il pas plus fort que les ordres de Pluton ? A un vacarme menaçant (peut-être les Furies ?), il prend peur pour Eurydice, et en effet se retourne... Une éclipse obscurcit les yeux de l'épouse. Un Esprit sépare les amants. Orphée vainqueur de l'Enfer est vaincu par sa passion !

Choeur des esprits : Seul est digne de gloire éternelle celui qui se vainc lui-même.

 

ACTE V : A la nature désormais enténébrée Orphée unit ses peines; seul l'écho lui rend ses dernières paroles: "larmes, malheurs..." Après un ultime éloge d'Eurydice, le triste héros renonce à l'amour des femmes.

Sur un nuage, Apollon descend  lui porter secours comme un père bienveillant.  "Esclave de ses affections", le chanteur est invité à monter au ciel avec le dieu. “Je ne verrai plus Eurydice? - Tu la retrouveras dans le soleil et les étoiles.” Duo de l'ascension céleste.

Le choeur loue Orphée d'avoir suivi le dieu : “Il recueillera toute grâce, celui qui a semé dans les larmes.”

Quand on est une divinité, à quelle fin prend-on la peine de venir conter une fable aux hommes, sinon pour leur enseigner une  marche à suivre? Puisque la Musique elle-même se fait ici récitante de la légende d'Orphée, c'est qu'elle veut nous ouvrir un chemin. Dans le désordre de nos passions et l'aléa de nos circonstances, gageons que c'est celui de la vie véritable.

Mais la Musique est-elle une divinité? Elle est plutôt une abstraction faite femme, tout au plus une allégorie. Son père le Soleil ne pouvant être regardé lui-même, il a choisi, outre les sept couleurs de l'arc-en-ciel, les neuf cordes de la lyre pour faire entendre aux hommes un faible écho de sa pure Beauté. Par l'harmonie, le multiple rayonnant dirige nos pensées vers l'Un, seul aimable et donateur d'amour.

Aussi la Musique, qui sait "calmer les coeurs troublés et échauffer les esprits de glace ... far tranquillo ogni turbato core e infiammar le piu gelate menti", inspire-t-elle aux âmes "un plus vif désir d'entendre la sonore harmonie de la lyre céleste ... a l'armonia sonora de la lira del ciel piu l'alme invoglio." Pour signifier cette visée mystique, elle se plaît à nous raconter elle-même l'aventure d'Orphée ; et quelle autre histoire manifesterait mieux la puissance de l'art des sons, que celle qui déploie cette puissance dans les trois lieux, sublime, terrestre, et souterrain ? Orphée, "gloire du Pinde et de l'Hélicon... attire par son chant les bêtes féroces et soumit l'enfer à ses prières gloria immortal di Pindo e d'Elicona... trasse al suo cantar le fere, et servo fé l'Inferno a sue preghiere." Peut-on étendre plus loin le règne de la Musique? Et jamais compositeur se sera-t-il proposé un objet plus ambitieux que celui d'éveiller le goût des divins accords en narrant les grandes et terribles actions, sur terre et au sombre séjour, de ce fils chéri pour qui Apollon inventa la lyre ?

Osons dire encore : jamais musicien fut-il plus proche de son rêve que ce Monteverdi, dès longtemps maître du subtil madrigalisme, et qui sait y renoncer pour inventer, avec une force psychologique et dramatique encore inconnue, ce qui sera bientôt le "récitatif et air" de tout opéra, d'où tout opéra va tirer ses prestigieux halètements - transes sacrées de l'amateur inguérissable... - , en même temps que, par le même mouvement que - ouverture, incitation, aux plus grandioses effets des "machines" qui allaient donner son nom au genre nouveau - il force les serrures des chambres d'harmonie pour faire sonner à l'orchestre d'extravagants amas de timbres et rencontres de notes qui se fuyaient !

Encore faut-il l'écouter. Pour inspirer l'attention aux auditeurs qu'une vigoureuse fanfare a d'abord réunis, la divine  récitante ordonne le silence aux bruits de la nature, et, dirait-on, veut suspendre le cours même du temps: "que nulle eau ne bruisse sur ces rives, que toute brise en sa course s'arrête ne s'oda in queste rive onda sonante, et ogni auretta in suo cammin s'arresta." Emanation de l'empire d'en haut, l'Harmonie règne de droit sur tous les mondes, nature, subnature, et leurs ultimes constituants. L'histoire d'Orphée en sera le témoignage.

 

On ne voit guère d'Eurydice en tout cela. Avant de mourir, elle n'aura chanté que six vers, et six encore avant sa 'deuxième mort'. Ceux-ci pour la déploration (Hélas, vision trop douce et trop amère ! Ainsi, par trop d'amour tu me perds ? cosi per troppo amor dunque mi perdi), les premiers pour une intéressante expression du bonheur, où la divinité est en tiers, et tiers principal, présence-présidence d'un échange amoureux au sein duquel nul ne s'appartient, et pas même l'un à l'autre: "Ma joie de ton plaisir, je ne saurais la dire, car mon coeur n'est pas avec moi, mais il se tient avec toi en compagnie d'Amour Io non diro qual sia nel tuo gioire, Orfeo, la gioia mia, che non ho meco il core ma teco stassi in compagnia d'Amore". C'est déjà, mieux qu'un trait, bien plus qu'une pointe, toute la leçon de la "fable en musique", ou fable de la Musique, dont on pourrait emprunter à l'ange du "Soulier de satin" l'éclatante formulation: "Le connais-tu à présent, que l'homme et la femme ne pouvaient s'aimer ailleurs que dans le Paradis?" Non pas "enfin seuls!" (quel risque, et quelle horreur!), mais dans la divine "compagnie". Profonde vérité, qui donne raison de nos mésaventures, et justifie nos attentes extrêmes. Aux antipodes du mensonge romantique, le premier opéra déploie en rigueur l'architecture magnifique des demeures de l'amour. Poursuivons la visite.

La quasi-absence d'Eurydice réduit sa personne à une image obsédante. Mais l'amour d'Orphée, heureux puis malheureux, a le triste caractère de la passion, qui est de cacher l'objet aimé, alors qu'on en parle toujours, sous un amas de louanges abstraites. Ecoutez comme ce riche musicien est un pauvre peintre : nous savons d'Eurydice qu'elle est blanche (de main la candida mano, Acte I, de sein candido seno, Acte IV); vous chercherez en vain autre chose, sauf l'éloge répétitif et banal de la "beauté tanta bellezza" (mais laquelle, bon Dieu? Sur tant d'albâtre, où le serpent a-t-il trouvé à piquer?) : belle, beau visage, grâces charmantes, beau corps... et la musique, épelant ces mots, ne va guère plus loin qu'eux. La "belle âme" de la "chère épouse" n'a pas davantage de traits psychologiques: "jadis fière", ce jour elle "s'est attendrie Oggi fatt' è pietosa l'alma gia si sdegnosa della bella Euridice". Nous n'en saurons pas davantage.

Un seul détail fait vibrer les cordes les plus douces comme les plus poignantes; dix fois le texte y revient, et la mélodie s'y complaît : le regard d'Eurydice. Ses yeux, "ses yeux languissants languidi lumi", "dont l'éclat rivalise avec le soleil suoi lumi ond'ella al sol fea scorno"... "la douce lumière de ces yeux bien-aimés de l'amate pupille il dolce lume"... "O très doux regards O dolcissimi lumi"... Ce n'est pas peindre beaucoup, c'est du moins désigner un point fixe, à mi-chemin de corps et d'âme.

A mi-chemin de terre et de ciel, car la comparaison des yeux aux astres n'est pas ici de rhétorique banale:

De même que les yeux sont des astres, les astres sont des yeux, reflétant une lumière qu'ils reçoivent, comme la végétation qui sur terre fait hommage au Soleil: "Si j'avais autant de coeurs que le ciel éternel compte d'yeux, et que ces riantes collines ont de cheveux au vert mois de mai... Se tanti cori avessi quant'occhi ha il ciel eterno e quante chiome han questi colli ameni il verde maggio..." Mais les astres ont le statut ambigu de ces créatures qui, témoins éclatants de la vraie lumière, et pouvant nous y conduire, peuvent aussi nous en détourner dans l'enchantement d'un dangereux clair de lune, romantique par essence, et menteur. Droitement, le choeur va souhaiter "que les rondes des nymphes au Soleil soient bien plus gracieuses que celles des étoiles en la nuit noire quand elles dansent au ciel pour la lune Qui miri il sole vostre carole piu vaghe assai di quelle ond'a la Luna , la notte bruna danzano in ciel le stelle."

   Dangereuses étoiles, maîtresses des destins, traçant dans le ciel les parcours dont l'entrecroisement fait notre perte, comme si ces yeux de rapaces nocturnes jetaient de mauvais sorts sur les hommes. Funestes étoiles, c'est toujours à vous que le choeur revient, au moment qu'il déplore le malheur survenu. Cinq fois éclatera le cri de douleur: Astres injurieux! Stelle inguriose!

   "Hélas! destin amer! sort impie et cruel! Hélas! astres injurieux, ciel avide! Ahi caso acerbo, ahi fato empio e crudele! Ahi stelle inguriose, ahi cielo avaro!" La nuit étoilée est la lumière oublieuse du soleil, c'est à dire la multitude, avec ses hasards  conjonctifs, disjonctifs, ses juridictions, ses "influences", la nuit mangeuse du bonheur.

On comprendra donc que les yeux mêmes d'Eurydice (tels qu'Orphée veut les voir) soient moins innocents qu'ils ne lui semblent, si l'on se fait une idole de leur lumière même: "étoiles heureuses et riantes qui peuvent combler chacun par un seul regard luci beate e liete che solco'l guardo altrui bear potete." Combler chacun? N'est-ce pas confondre le Créateur et la créature? Et Orphée ne commet-il pas une impiété toute passionnelle quand il loue Eurydice dont "un regard peut me donner la vie un vostro sguardo puo tornarmi in vita"? "Ces yeux bénis qui seuls me font voir la lumière quelle beate luci che sole a gli occhi miei portano il giorno". Songe-t-il qu'il est fils du Soleil? Au plus loin de ce père, dans les ténèbres de l'abîme, il profère audacieusement: "là où demeure pareille beauté, là se trouve le paradis! ch'ovunque stassi tanta bellezza il Paradiso ha seco"

   Comme nous voici loin de cette aurore de l'union, lorsque le choeur invitait Hyménée à faire "un soleil naissant de son flambeau - e la tua face ardente sia quasi un sol nascente" ! Alors, Orphée ne séparait pas le bonheur de l'amour de l'adoration du ciel. Alors, tout était action de grâces, et le regard jouait de l'un sur l'autre dans l'émerveillement de la lumière primordiale qui enveloppait les amants.

 

Exactement primordiale: Quand Orphée apparaît, à l'appel des bergers qui ont déjà invoqué l'Hymen et l'invitent à chanter lui-même son bonheur, son premier mot est le mot fait exprès pour décorer la femme, pour en dire hardiment, avec la suavité, la richesse intime, la centréité plénière - "origine du monde" et maîtresse des directions des airs - la plénitude de toute plénitude... et ce mot, il l'adresse au Soleil-Apollon son Père, annulant du même coup les querelles trop humaines sur le sexe de Dieu: "Rose du ciel, Vie du monde! Rosa del ciel, vita del mondo." Et il continue, donnant au fils de Zeus la propriété christique du Verbe par qui tout a été fait, plaçant le lien processionnal d'engendrement au sein même de l'être: "digne descendant de celui qui régit l'univers, Soleil, toi qui englobes tout et qui vois tout degna prole di lui che l'universo affrena, Sol, ch'il tutto circondi e'l tutto miri".

Tissé de piété filiale, par le chant revêtu d'hymnique majesté, un tel exorde, inspiré de la musique d'église, ne s'entend pas sans frissons religieux. Mais très vite, on quitte le temps suspendu des hautes demeures: une histoire très "humaine" commence, où la fortune, fût-elle d'abord heureuse (fortunato amante) livre le héros aux hasards d'un parcours dont les premiers kilomètres sont avalés avec l'ardeur joyeuse du marcheur matinal: "Il fut si heureux, le jour... et plus heureuse l'heure Fu ben felice il giorno... e piu felice l'ora". Orphée n'en doute pas: la durée lui est propice, la vigueur de l'allegro travaille pour lui. Comment n'être pas présomptueux? "Si j'avais autant de coeurs... ils seraient tous comblés et déborderaient de plaisir Se tanti cori avessi... tutti colmi sarieni e traboccanti di quel piaccer".

Avec de longues notes tenues, qui commencent et achèvent son propos, la réponse d'Eurydice se fait toute contemplative, comme voulant ramener son époux à des hauteurs que ses élans pouvaient lui faire oublier: "Je ne dirai pas, Orphée... combien je t'aime Io non diro, Orfeo... quanto t'ami." (C'est ici qu'elle installe leur bonheur "en compagnie d'Amour"). Après les refrains cascadants du choeur, et sa nouvelle invocation à Hyménée, le Premier Berger confirme en l'explicitant, par le sens et par les sons, l'intention musicale d'Eurydice: "Puisque tout nous vient du ciel... que chacun dirige ses pas vers le temple pour aller prier celui qui tient le monde en sa droite Com'è dal Ciel cio che qua giu n'incontra... al tempio ciascun rivolga i passi a pregar lui ne la cui destra e il mondo." Cela est dit avec une piété fervente et grave; la ritournelle qui y succède fonce encore les couleurs. Elle fait transition pour rendre moins étranges les strophes suivantes, qu'on pourrait croire d'abord déplacées: une nymphe et deux bergers se lancent et se relancent, comme au jeu de vollant, et avec la virtuosité madrigaliste que Monteverdi a toujours à sa main, des  vers qui surprennent, au mitan du plus beau des jours: "que nul ne s'abandonne, désespéré, à la tristesse, même si, parfois, elle nous assaille avec tant de force qu'elle rend notre vie amère Alcun non sia che disperato in preda si doni al duol, benché talor n'assaglia possente si che nostra vita inforsa". Puis les exemples canoniques: après les nuées, un soleil plus clair, après l'hiver dénudé, un printemps fleuri... La vivacité des peintures sonores, la tristesse des accents, (apparition des lugubres cornetti) la douloureuse invention harmonique, redoublent l'impression terrible que laisse le sens. Qu'y a-t-il donc? Et où entrons-nous? Le bonheur est dans ce pré ; Eurydice est dans l'autre, mais le temps d'un bouquet : bientôt le fronton va sommer la colonne, les fleurs vont couronner les fronts. Pourquoi telle surcharge de mots enténébrés, ces tristesses de notes à nos oreilles ? A qui ces inquiétants accords ?

Le grand choeur des bergers, toujours rustique en ce récit (au contraire du petit ensemble), prend pour lieu commun moral ce qui est un avertissement prophétique et, déjà, une objurgation spirituelle ; il remue ses gros sabots (Ecco Orfeo) pour finir l'acte entre gens gais.

Ils sont bien les seuls.

 

Ces dernières scènes de l'acte I permettent de regarder le personnage central dans le chemin de son égarement. Certes, ce n'est pas lui qui fera mourir Eurydice ! Mais n'a-t-il pas prétendu, par le raccourci d'un amour humain idolâtrique, installer la plénitude du bonheur sur une terre qui n'est qu'à mi-chemin du ciel ? (Et par là, ne s'est-il pas rendu impossible à lui-même de traiter son deuil - si proche! - comme un chemin d'élévation? L'éloge trompeur du Soleil (Ecco pur ch'a voi ritorno), par lequel il commence le deuxième acte, montre une active vivacité, toutefois sans grandeur. Comme nous voici loin du "Rosa del ciel" dont s'ennoblissait l'acte qui vient de s'achever! Ne vous étonnez pas: c'est Eurydice que "ce soleil quel sol" désigne maintenant*. Ce n'est qu'Eurydice... Orphée s'enfonce dans l'erreur. Il s'y tiendra jusqu'à l'acte V, au cours duquel, par la même comparaison - injuste démesure, ébriété du coeur -, il invitera les rochers et les monts à se plaindre avec lui du "départ de notre Soleil al dipartir del nostro sole". Eurydice, le Soleil! Ce mot atteste l'impiété que l'affirmation de la messagère avait déjà rendue crûment explicite: "cet éclat par lequel au soleil elle faisait les cornes que' lampi ond'ella al sol fea scorno". Faut-il redire que la bien-aimée elle-même ne se voit pas ainsi?

 

* Aucune hésitation sur ce point, malgré plusieurs traductions fautives: c'est bien Eurydice qu'Orphée salue au début de l'acte II: quel autre "soleil" pourrait donner du jour à ses nuits (quel sol per cui sol mie notti han giorno)? La nuit n'est pas au soleil, mais elle est à l'amour !

 

Hélas, pour Orphée le solide est désormais l'amour du monde, monde que la présence d'Eurydice rend éclatant: "Voici qu'à vous je retourne, chères forêts et plages aimées Ecco pur ch'a voi ritorno care selve e piagge amate". A l'ombre et à l'humide, ce fils du Soleil!

N'y est-il pas encouragé par des compagnons tentateurs qui l'invitent  - ce sont les scènes qui suivent ce court exorde du chanteur tout au début de l'acte II - à déserter les rayons enflammés de Phébus pour le paresseux refuge des forêts (regarde comme l'ombre est attirante mira ch'a se n'alletta l'ombra), avant de louer le pré fleuri (prato adorno) où les blanches mains des nymphes cueillent des fleurs (mais c'est en cueillant une fleur que bientôt Eurydice...!). Ces inquiétants bergers ne manquent pas de glisser entre leurs pages de miel des lignes amères ("ici on écoute Pan, qui avec tristesse rappelle parfois ses malheureuses amours Qui Pan s'udi dolente rimembrar suoi sventurati amori").

Quant au grand choeur, il pousse Orphée à ne plus douter de sa puissance; le monde est à lui, qui n'est plus qu'à lui-même, comme un dieu païen: "Donc, Orphée, rends ces champs dignes du son de ta lyre Dunque fa degni Orfeo del suon de la tua lira questi campi..." Et Orphée chante à la nature son aventure humaine, et la nature se règle sur son chant. Du moins le lui fait-on croire: "Regarde, Orphée, bois et prés se réjouissent. Continue donc avec ton plectre d'or Mira Orfeo, ride il bosco e ride il prato segui pur co'l plettro aurato"

Ordonner le monde selon nos desseins, l'élever jusqu'à servir la volonté humaine, le rendre ainsi digne de nous: telle est bien la grandeur de l'homme, et sa première vocation. Désormais, la lyre d'Orphée sera la métaphore de nos illimités pouvoirs.

 

Barrage. On ne passe pas. Limite absolue de l'humain. Et donc, nos efforts, flétris d'avance; fanées, toutes fleurs. 

C'est la "lettre chargée" de la messagère, prosopopée des forces noires en même temps que leur victime, malédiction faite femme, discors harmoniques par continuelles altérations, zébrure inouïe des portée mesurables, imprévisible fugue et cependant fatal décours, traversée soudaine de nos clartés, ô Sylvia, pourquoi l'aimée s'est-elle assise à l'ombre de vos forêts, et pourquoi marchait-elle encore, parmi vous, nymphes, une fleur à la main? On suit l'agreste promenade, Léopoldine - est-ce bien elle? qui délire ici? -  se penche pour une autre moisson de couleurs dans ce moment qui ne semblait que l'extrême maturité de l'aurore, lorsque la Vie se dresse et dit: "Je suis la Mort."

Puis la mssagère ensevelie dans son message. Sylvia chouette funeste, clouée aux portes de la nuit.

Un opéra dans l'opéra.

 

Puis, rien.

 

Rassembra l'infelice un muto sasso. Le malheureux semble une pierre muette.

Le sort. Pierre muette. Alors l'indignation, et la décision, et la force. Il va forcer le sort.

 

Il surgit, plus roide que le serpent ne fut souple. La mort d'Eurydice, vénéneuse venue lovée au vert d'avril, champignon des prés mêmes qu'Orphée avait soumis, la taiseuse mort aura beau contredire sa puissance, rien désormais ne l'arrêtera.

Et a-t-on bien noté qu'un si beau chanteur ne s'attarde pas aux déplorations? L'occasion était sublime... mais non : aux bergers l'expression du deuil, Orphée a mieux à faire ; il ne sent le coup que pour y répondre par une décision nouvelle. Porteur d'un feu céleste, et maître de la terre, j'irai redemander Eurydice aux enfers. Je franchirai les portes sombres, et nul royaume ne sera désormais plus fort que moi. "Rendez-moi mon bien, dieux du Tartare! Rendetemi'l mio ben, Tartarei Numi!"

Que ne peut l'homme, en effet, et que ne pourra-t-il ? Et comment la modernité de l'allégorie ne toucherait-elle pas notre humanité aux abords du troisième millénaire ? Et si la puissance absolue était de vaincre la mort ? Si Orphée anticipait sur nos découvertes ?

Première réponse à l'annonce funeste: "Tu m'as quitté? Non, car si mes vers ont quelque pouvoir, je descendrai sans crainte aux plus profonds abîmes Tu se' da me partita... No, che se si versi alcuna cosa ponno n'andro sicuro a'piu profondi abissi". Et là, que ferai-je? "Je te ramènerai voir les étoiles meco trarrotti a riveder le stelle". Pas le soleil (il n'a plus de père - qu'en ferait-il ?), mais les étoiles, celles du destin, dont il se sent maître. Jamais plus les "stelle" ne seront pour nous "ingiuriose" J'ai défait l'écheveau de leurs courbes malignes. Elles ne pourront plus rien sur toi. Ni sur mon bonheur, que j'aurai enfin décidé. Ecoutez encore "a riveder le stelle": la force se rassemble, puis elle bondit. Il défie le sort, quand on attend qu'il pleure!

Les esprits de l'ombre eux-mêmes conviendront de cette autorité, louant la grandeur de l'homme, qui dans le monde ne se compare à rien. De "l'homme", soulignant bien qu'Orphée agit en notre nom à tous: "L'homme ne tente rien en vain, et contre lui la nature ne sait comment s'armer Nulla impresa per uom si tenta in vano né contra lui piu sa natura armarse". L'homme, tu l'as fait de peu inférieur aux dieux... C'est lui qui porte la réconciliation dans les profonds replis où ne va jamais la lumière. Quand Orphée a convaincu Pluton: "Aujourd'hui Pitié et Amour triomphent aux Enfers." Et un Esprit de présenter solennellement le nouveau maître: "Le voici, l'aimable chanteur conduisant son épouse vers les hauteurs du ciel Ecco il gentil cantor che sua sposa conduce al ciel superno."  Orphée chante sa joie, comme on revient victorieux d'une bataille ; quand nous attendions la tristesse du deuil (acte II), il nous donna la décision rageuse d'arracher Eurydice au pouvoir des sombres bords ; ores que nous espèrons un chant d'amour, que le sentiment inspirerait, il célèbre sa puissance en deux strophes qui débordent; ce pouvoir est, naturellement, celui de soumettre "les étoiles"; à peine trois petits vers pour le sein (toujours blanc) de l'épouse... Ecoutez-le: son bonheur touche à l'ivresse, mais c'est l'ivresse de sa force :

 

Quel honneur sera digne de toi, ma lyre toute-puissante,

Si dans le règne du Tartare tu pus fléchir les esprits endurcis!

 

Tu auras une place parmi les plus belles images célestes

Telle qu'à ton chant les étoiles tourneront ou lentes ou rapides.

 

Et moi, pleinement heureux grâce à toi, je verrai le visage aimé,

Et sur le sein blanc de mon épouse aujourd'hui je reposerai.

 

Qual onor di te fia degno... de la mia donna oggi saro raccolto.

Comment dit-on, en italien, "repos du guerrier"?

Oui, guerrier est le mot qu'on cherchait. Il faut avoir vu Orphée dans cette victoire pour bien le comprendre dans son combat. "Puissant esprit et divinité formidable Possente spirto e formidabil nume". Sans toujours démêler les intentions et les émotions, l'auditeur reçoit l'adresse-fleuve à Caron comme un objet musical très précieux mais étrange, insolite par l'abondance extrême des ornements. La vocalise y engloutit presque le mélisme, et semble devenir le tissu même du discours. S'il n'est pas doté d'un véritable instinct musical, l'interprète hésite : doit-il faire applaudir sa virtuosité, ou tirer la corde du sentiment plaintif?

Mais il suffit de saisir la lyre comme un arc, dont les vocalises sont autant de flèches. Orphée cherche différents angles d'attaque pour placer de nouvelles rafales. Aidé par les "traits" des instruments successifs qui, tout en rapidité naturellement ascendante, semblent dresser les échelles, il monte à l'assaut de la forteresse. Formidable forteresse, par situation unique d'enfouissement au delà de tout, et mieux défendue derrière ses douves que le mont le plus héri. Il se hérisse donc lui-même, et par mille piqüres, entortillées à mille lancinantes insinuations - entre magnétiseur et personnage combattant ! - il laisse k.o. debout l' adversaire  dont la terrible voix eût fait se liquéfier une volonté moins résolue que la sienne. Rendetemi'l mio ben, Tartarei Numi!

Caron à peine endormi, Orphée est déjà dans la barque. Qui résisterait à un tel héros? Et quelle femme? A l'infaillible archer, le coeur de Proserpine n'est qu'une tendre cible. Pluton lui-même va céder...

Tous ces personnages sont mi-effrayants mi-grotesques. Caron sous narcose, Proserpine solfiant avec Pluton la carte du Tendre... Culbutés, les Enfers laissent voir le carton-pâte de leur décor pour Grand-Guignol. La volonté humaine n'est jamais plus éclatante que lorsqu'elle triomphe de nos frayeurs. En vérité, l'homme debout est maître de ce qui lui arrive. ‘Nos destins, cher Cassius, ne sont pas dans les étoiles, mais dans nos âmes prosternées !’, comme on peut lire dans le César de Shakespeare.

Au retour des Enfers, quelle certitude, et quelle puissance rythmique d'entraînement ! Ecoutez encore: "Quel honneur sera digne de toi, ô ma lyre toute-puissante Qual onor di te fia degno mia cetra onnipotente". Il est ivre d'orgueil !

Et contre quoi se bande la volonté ? Contre la mort; c'est notre seul combat ; mais de cette agonie, il fait une victoire. Il finira par croire que son chant fait lever le Soleil, que l'Evénement avait obscurci.

 

Un autre événement le suit comme son ombre : Eurydice perdue une seconde fois ! Voici le foyer de l'histoire, et son universelle renommée. "Un seul regard un solo sguardo" vaudra "perte éternelle perdita eterna". Les esprits infernaux eux-mêmes s'interdisent de scruter l'incompréhensible verdict du dieu: "Roi puissant, que ta parole soit notre loi possente Re, legge ne sia tuo cenno". Chacun sent que le récit mythologique vient d'entrer dans le conte pour enfants ; il en a maintenant le mystère, la terreur, le suspens quasi-insupportable (va-t-il se retourner? Non, non, ne le fais pas... Il l'a fait !)

Un conte pour enfants est un conte devant lequel nous redevenons des enfants ; nous voici comme privés de raison, tant retentit fort en notre âme l'enjeu des décisions des héros, et des sacralités - à charge nucléaire ! - qui en affectent les circonstances. Rien n'est plus grave que ces puérilités : un conte pour enfants met à vif l'angoisse, dont l'objet est l'existence, et non on ne sait quelles petites histoires du jeune temps. Le jeune temps est seulement celui où, ne pouvant verbaliser l'existence humaine (infans : celui qui ne parle pas), nous en éprouvons crûment le poids de délice et d'épouvante. Le traitement n'en est donc pas psychanalytique, mais métaphysique. Et on ne "traite" pas l'angoisse métaphysique, sauf par divertissement ; on en fait seulement des "traités", autre manière de se divertir.

Parlons-en donc, à défaut de pouvoir la chanter dans un livre !

Parlons-en, puisque le lecteur attend ici très impatiemment l'interprète.

Mais l'interprète n'a rien à dire qui ne soit dans le texte, entendons texte chanté, car le talent de Striggio est captif du génie de son musicien.

Pourquoi Orphée perd-il Eurydice, à la regarder ? On peut presque regarder à loisir, sur la terre des vivants. Au ciel, on "s'avise" sans cesse, et de ce regard émane, dit-on, un chant continuel, murmure séraphique au prix de quoi nos plus suaves mélodies ne seraient que vacarme à faire danser les ours... Pas aux enfers. Là, on ne peut pas regarder celle qu'on aime sans la faire périr. Comme elle est déjà morte, entendons : la faire périr comme objet aimable. "O très doux regards, quelle éclipse, hélas, vous obscurcit ? O dolcissimi lumi... qual eclissi, ohimè, v'oscura ?"

Que lui manque-t-il donc à cet objet, pour rester visible? "La compagnie d'Amour". La lumière! Aux enfers, les êtres, réduits à leurs propres contours, sont des choses, soit des êtres purement appropriables, par où ils perdent leur amabilté. Leurs contours ne sont plus, comme en plein jour, leurs rapports, mais leurs limites, et signent l'ensemble de leurs manques. Rien n'empêche d'emporter le morceau, qui signifie en même temps gagner une compétition et démembrer un corps. Atroce finitude: ils ne sont plus que des proies !

Mais ajustée à l'espace vivant, chacune de leurs lignes (c'est encore visible, parfois,  chez le vieillard) serait un réjouissement du singulier dans l'universel, le local consonant au global, l'appel dessinant dans l'air bleu sa réponse, l'attente qui s'emplit du parfum de la promesse. Le regard d'amour - voilé, certes, ici-bas, embrumé, mais voyant encore - est le regard de la lumière. Le regard même de la Lumière, qui investit la créature de la clarté, qui emplit le donné du don d'être qu'elle lui fait, soit de ces infinies relations qui faisaient dire à Claudel, de la moindre fleur: "Nous mourrons sans épuiser le cantique dont elle est digne."

Et le regard d'Orphée, n'est-il pas un regard aimant? Non, il est un regard avide. Pluton lui interdit de voir de ces yeux-là: "Et donc, avant qu'il ne sorte de ces abîmes, que jamais il ne tourne vers elle ses yeux avides! pria ch'ei tragga il pie da questi abissi non mai volga ver'lei gli avidi lumi".* L'avidité est la corruption passionnelle de l'amour qu'il porte à Eurydice. J'ai, je peux, donc je suis, j'affirme, pour écarter ceux qui m'entourent, et qui pourraient m'arracher mon bien; parmi ceux-là, comptez d'abord "les dieux d'Averne, peut-être poussés par l'envie Forse d'invidia punte le Deita d'Averna".

  

* Par la force souveraine de cette loi, le personnage du dieu prend enfin son caractère infiniment respectable, vénérable même, comme la vérité.

 

Avidité, envie, sous ces chevaux l'herbe ne repousse pas. Le bien à posséder est celui qui ne vaut pas d'être aimé, car dans la possession il s'anéantit comme bien. Sartre, dans sa jeunesse, avait écrit d'assez fortes pages sur cette mauvaise foi de l'amour, dont la contradiction est de vouloir "posséder la liberté de l'autre". Quelle chimère! Quelle erreur, qui ne laisse subsister que l'amant, et par là le prive du bonheur ardemment désiré !   

La passion montre alors son insupportable narcissisme : pourquoi ne voit-il d'Eurydice que les yeux, incapable de peindre d'elle autre chose, sauf l'insignifiante "blancheur"? Parce que dans les yeux qu'on regarde, c'est soi-même qu'on voit ? Circulez, Orphée! Y a plus rien à voir.

L'objet adoré est-il autre chose qu'un ensemble de signes généraux, dont la rencontre déclenche des ardeurs prêtes en nous pour d'autres usages, et qui se sont jetées ici, et qui s'y fixent intempestivement? Et si l'on ne veut pas, saintement, lier l'amour à ce qui le dépasse, peut-il subsister ? Faites le compte des mensonges nécessaires, et ne rêvez plus sur Tristan et Iseut dans la forêt. Dans la forêt, il fait noir, on ne reconnaît personne.

Et si vous forcez les portes de la nuit, si vous voulez voir avant que le soleil ne soit levé, avant qu'il ait restitué sa grâce d'être à la moindre de ses créatures, vous ne trouverez devant vous qu'un misérable petit tas de secrets, dont pas un ne s'éloigne des humbles besoins et des compromissions humiliantes.*  Vous serez devenu un écrivain réaliste. Vous pourrez toujours faire carrière dans le ricanement.

 

* Anouilh nous l'enseigna cruellement dans son "Eurydice"

 

C'est à quoi Orphée s'emploie de son mieux : au début de l'acte V, il se désennuie de trouver la terre vide en racontant l'ignominie des femmes. La ritournelle inaugurale lui ayant proposé le thème récurrent de la Musique, le chanteur en refuse l'invite par la monotonie volontaire de ses plaintes, lignes plates quasi recto tono, sauf altérations contredisant ce qui pouvait naître de mélodie. "Les champs de Thrace campi di Tracia", auxquels le voilà retourné, et qui jadis faisaient sa joie, en deviennent un désert d'amertume et d'ennui. Il pleut en ce très bas monde depuis "le départ de notre soleil al dipartir del nostro sole" (Eurydice, cela va de soi, ou plutôt l'idée qu'il se fait d’elle). Sous l'éloge - toujours aussi banal - de l'absente idéalisée, pointe la vanité décevante de l'artiste, qui voudrait s'enchanter de son talent, et n'entend qu'un pauvre écho de sa voix : involontaire aveu que dans son "grand amour" c'est lui-même qu'il cherche. Qu'il ne se plaigne donc pas de se  trouver !       

L'Ennui, péché du monde. La malédiction est le chemin le plus naturel pour en sortir. Orphée ne retrouve quelque ardeur mélodique que pour insulter l'espèce "femmes" (vil femina !) Une seule n'était pas ainsi. Pas une femme, alors ?

Objet perdu, objets dégoûtants, sujet insupportable. Traînante vie, désir sans remède. Le connais-tu à présent...   

Il est clair que tout son talent ne sauvera pas Orphée de lui-même.*  Celui qui peut enchanter les mondes ne peut rien contre son propre désenchantement. C'est que le désenchantement est de lui, et que sa lyre est d'Apollon. (La vie des artistes, comme il faut être bête pour y chercher le secret de leur génie ! Et comme cette erreur signe bien le mensonge du siècle...)

  

* Marx: "L'homme est l'être qui résout son propre problème, et qui sait qu'il le résout." Non, l'homme est l'être qui résout tous les problèmes (et peut-être la mort, on vient de le voir), oui, tous les problèmes, sauf le sien.

 

Mais "Pourquoi, mon fils, t'abandonnes-tu ainsi à la colère et au désespoir? Perch'a lo sdegno et al dolor in preda cosi ti doni, o figlio ?" Apollon lui fait leçon de sa misère, et vient lui offrir son extraordinaire secours (je descends du ciel pour t'apporter mon aide muovo dal ciel per darti aitia). La grâce agit-elle jamais autrement ? Elle dit reproche et tendresse, reproche enveloppé de la tendresse... Ce Monteverdi, si bon connaisseur de ces couleurs de l'âme, n'a pas dû les apprendre dans la mythologie grecque, car il parle bien mieux qu'un livre ; et il chante bien plus juste que son livret, si souvent bavard et moralisateur. Ecoutez seulement les notes du dieu-soleil, combien persuasives, et non pas contraignantes, solennelles et pourtant intimes : Perch'a lo sdegno et al dolor in preda...

"Tu t'es trop réjoui de ton heureuse aventure, aujourd'hui tu pleures trop la dureté de ton sort Troppo, troppo gioisti di tua lieta ventura, or troppo piagni tua sorte acerba e dura". Plutôt que de lire dans ces paroles le conseil banal d'une "mesure" de sagesse - tempérer les émotions est le vrai conseil des tranquilles désespoirs -, écoutons ce chant d'Apollon comme la vérité même de la Musique ; elle se dérange cette fois en personne

pour instruire les hommes en consolant Orphée. Trop de joie... trop de tristesse, apparente banalité, vraie profondeur; tout le secret de l'art se résume dans une courte et double impasse.

Swann amoureux avait bien entendu ainsi "la petite phrase" de la sonate de Vinteuil. On se rappelle qu'Odette et lui l'avaient associée à la naissance de leur amour. Et voici que l'amant, trompé et malheureux, la retrouve au milieu d'une réception mondaine... Nous permettra-t-on d’en rappeler quelques lignes déjà invoquées pour commenter une autre musique ? “De ces chagrins dont elle lui parlait autrefois et qu'il la voyait, sans qu'il fût atteint par eux, entraîner en souriant dans son cours sinueux et rapide, de ces chagrins qui maintenant étaient devenus les siens sans qu'il eût l'espérance d'en être jamais délivré, elle semblait lui dire comme jadis de son bonheur: "Qu'est-ce cela? Tout cela n'est rien. (...)

Peut-on écouter de tels propos? Qu'attend donc Swann pour chasser les musiciens de leur estrade? Et Orphée pour insulter Apollon? Eurydice n'est plus ! Pire (car cela interdit l'idéalisation du deuil) : Odette est heureuse dans les bras d'un autre! Ohimè! Quelle blessure! Contre une telle douleur, le sens ose-t-il se montrer? Y a-t-il quelque lieu encore d'où notre révolte ne l'aurait pas fait fuir?

Certes, rien ne tient contre l'acuité d'une souffrance qui survient; mais la cause n'en est pas dans l'"infinité" de notre passion; plutôt dans la courte finitude de notre patience. Et si le malheur des hommes peut recevoir consolation, c'est la beauté qui la leur apporte. Car la beauté ne distrait pas du malheur; elle en sonde la source, et dit qu'il est plus grand encore qu'on ne croit, beaucoup plus grand que nous. La "psychologie" et le "sujet", et les "sentiments" mêmes, sont des trucs qui ne tiennent pas en sa présence. L'immensité de l'art est seule capable de comprendre les chemins du malheur, d'en sonder les tenants, d'en faire pressentir les aboutissants adorables ; car le malheur, et le bonheur, et l'amour, ne font qu'un ; mais sans la Musique, nous ne le saurions pas! "Quand c'était la petite phrase qui lui parlait de la vanité de ses souffrances, Swann trouvait de la douceur à cette même sagesse qui tout à l'heure pourtant lui avait paru intolérable, quand il croyait la lire dans les visages des indifférents qui considéraient son amour comme une divagation sans importance. C'est que la petite phrase, au contraire, quelque opinion qu'elle pût avoir sur la brève durée de ces états de l'âme, y voyait quelque chose, non pas comme faisaient tous ces gens, de moins sérieux que la vie positive, mais au contraire de si supérieur à elle que seul il valait la peine d'être exprimé."*

 

* La recherche La Pléiade Tome I pp 348-349

 

A relire ces lignes de "La Recherche" on ne jugera plus, comme on aurait peut-être été tenté de le faire, que le "deus" de l'Orfeo descende trop complaisamment "ex machina". Il ne descend pas ex machina mais de coelo, sauf à croire, comme font les sourds, que la musique n'est qu'une sorte de jeu de salon. Mais ce n'est pas aux sourds que l'on s'adresse...

On en jugera d'autant moins ainsi que Monteverdi a pris la peine de proposer lui-même cette fin toute chrétienne dans l'édition de 1609, reprenant, pour la contredire, la fin purement mythologique (Orphée échappant in extremis à la poursuite des Ménades !) que Striggio avait écrite, et qui fut peut-être la version chantée à Mantoue pour la création de 1607. On sait aussi

que composant l'Orfeo, le compositeur assistait sa femme mourante ; après la peste de 1630, il se fera prêtre. On ne peut considérer cela sans respect et émotion.

 

Mais il est permis de ne pas en tenir compte quand on écoute  l'oeuvre, qui seule maintenant nous regarde. Or, c'est, depuis bientôt quatre cents ans, du même regard chrétien.

A l'appel d'Apollon, Orphée accepte d'abandonner la terre.

"- Ne verrai-je plus les doux regards de la chère Eurydice? Si non vedro piu mai de l'amata Euridice i dolci rai ? - Dans le soleil et les étoiles tu retrouveras ses beaux traits. Nel sol e nelle stelle vagheggerai le sue sembianze belle." Faut-il l'entendre comme l'espérance d'un revoir personnel - que quelque chose en nous ne se résignera jamais à ne pas souhaiter - ou plutôt comme une déclaration néo-platonicienne, dans le goût de la rhétorique du temps ? Quoi qu'il en soit, ces étoiles ne peuvent plus être séparées du soleil qui en règle le cours désormais heureux, et ne le peuvent pas davantage les yeux d'Eurydice, enfin admis à leur vocation céleste.

Et c'est le duo triomphant de l'ascension à vocalises (virtuoses ne pas s'abstenir!) où le dieu-père entraîne l'homme fait à son image: "Montons au ciel en chantant Saliam cantando al cielo". Le bonheur est de l'un par l'autre; tous les duos sont dans ce duo, figure emblématique d'un amour désormais sans limite !

Le choeur reste à terre, entre le temple des encens et des voeux pour métamorphose fort conventionnelle (incensi e voti noi t'offriam) et la danse "moresca" des bergers toujours rustiques, qui se contenteront pour l'heure des consolations de Papageno.

  

Peut-être toi-même, auditeur fin de siècle, n'es-tu pas décidé à t'embarquer pour l'espérance chrétienne? Je crois t'entendre protester de son invraisemblance mythique... Mais comment oublieras-tu la trouée de lumière que fait dans ta nuit le dieu conduisant l'homme par la main ?

Ou peut-être la mort (près de toi achevée, en toi commencée) est-elle trop présente pour que tu supportes ce discours  scintillant? Des paillettes, ces vocalises baroques? Non, dit l’oreille. Oui, peut alors dire le cœur… Monteverdi peut du moins t'offrir ce qui est sans doute le suprême moment de son oeuvre, l'autre duo, ineffaçable en toute mémoire musicale, des deux bergers chantant à l'acte II le deuil universel. Ce ne sont pas les cris d'Orphée, ou son mutisme, c'est la douleur pure, soudain transparente comme un diamant. En ces chants alternés et conjoints, tout va par une entente si étroite que les intervalles mineurs, comme l'incessante procession des voix, leurs apparents retards et justes retrouvailles, les déplorations successives par accès de souffrance et douceur de sanglots -  mer qui bat et rebat la plainte de nos coeurs au long des siècles - oui, tout cela célèbre un mariage d'amour dans le temps même de l'union désormais impossible, mais magnifiée sur la portée mieux qu'en elle-même, plus profonde, plus pour toujours, et que solennisent les cordes du grand chittarone. La douceur d'un tel accord s'augmente des cris de l'ignorance, dont la violence superstitieuse ne sait que s'en prendre aux étoiles et répéter sa révolte inutile (Ahi ! caso acerbo Ahi ! Stelle ingiuriose !) Les deux bergers proposeront-ils en vain à cette foule - slogans hurlés et poings tendus - l'ordre cérémoniel du deuil véritable? Le grand choeur s'obstine. La ritournelle qui achève l'acte suffit à peine à lui faire quitter la scène sans rumeur.

On aimerait que les deux bergers y demeurent seuls pour quelques instants. Ou pour toujours. On aimerait, indéfiniment, garder en soi l'ordre de leur duo sublime. Ce dernier mot signifie "au bord de l'autre monde"; et c'est bien sur ces bords que leur chant nous a transportés. Souvenons-nous encore... déchirante et souveraine harmonie! Quel réglement! Quelles justes mesures! Comme cette musique mesure le malheur, non pour le réduire, plutôt pour le dire enfin tout entier. Monteverdi ne maîtrise l'expression que pour ne rien perdre de l'arrière-fond de la peine, toucher la source des larmes, poignante, et pacifiante, à n'y comprendre plus rien. Mais c'est ainsi.

 

Ces bergers nous gardent. Peut-être, ils nous conduisent ? Ecoute-les encore... Et quel que soit le sens que tu donnes à ce mot, conviens avec moi qu'ils sont des anges. 

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L'hymne au soleil - Monteverdi: Orfeo

Extrait de Mon Livre de Lectures

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