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"Commencement du salut"
Extrait de Alors, le bon Dieu, c'est fini? 

« … comme si quelqu’un, revêtu de nécessité, était venu, depuis le palais de l’immense, habiter la plus exiguë des demeures, rendu lui-même petitesse pour mieux offrir à la petitesse sa propre et victorieuse souveraineté. » 

 COMMENCEMENT DU SALUT

   PIERRE - La beauté est la pierre d’attente du salut, une pré-révélation universelle. Et c’est pourquoi l’expérience esthétique est le hic de toute conception païenne de l’homme. Je revois Lévi-Strauss expliquant le structuralisme à la télé (elle était encore en noir et blanc, on pouvait donc y entendre quelque chose). « Mais, confessait-il après avoir démonté et remonté ses mythes et ses machines, il y a des configurations qui ont un pouvoir inexplicable : c’est le privilège de la beauté qu’on ne sache pas d’où elle vient. » J’admirais sa probité.

   IRÈNE - Et vous, vous en savez davantage ?

   PIERRE - Elle vient d’en haut, c’est marqué sur tous ses colis. Enfin… pas seulement d’en haut. La beauté… comment dire ? est poignante et jubilatoire, comme une désolation que l’on consolerait dans le lieu même où elle se répand. Angoissante et illimitée, douloureuse – délicieuse, etc. Celui qui la produit n’en est que l’interprète ; elle est indifférente au destin de l’artiste, elle ne parle pas de lui. C’est lui qui la laisse parler ; le plus grand “créateur” n’est qu’un porte-parole (bien qu’il fasse semblant, parfois, d’être plus, et que ce cabot trouve des gogos pour le croire.)

   Pourtant, la beauté parle du cœur ; de ce qui ne se trouve qu’en fouillant le cœur. Oui, même abstraite (en vérité, elle l’est toujours, au moins en tant qu’indifférente à l’anecdote), elle est plus humaine que la plus sensible humanité.

   Ce n’est pas l’objet de ce livre que d’écrire une esthétique ; je ne vais donc pas examiner les différents dosages d’espacement et de restriction que peuvent présenter les belles œuvres ; mais depuis l’allégresse, qui est toujours la libération d’un poids, jusqu’à la mélancolie, bercée et allégée par ses rythmes, c’est toujours au même modèle qu’il est fait référence : comme si quelqu’un, revêtu de nécessité, était venu, depuis le palais de l’immense, habiter la plus exiguë des demeures, rendu lui-même petitesse pour mieux offrir à la petitesse sa propre et victorieuse souveraineté. Et que de cette geste toute beauté fût par avance descendue.

   Cette épure dessine le parcours eucharistique. Le pain (rompu), le vin (répandu), c’est le Verbe fait chair (et donc à l’infini divisible), plus abandonné que la plus pauvre détresse, rendu plus seul que le plus seul : mais le mouvement de la kénose absolue ne brille si fort que parce qu’il est l’anéantissement le plus impensable, celui du Dieu auquel la plénitude appartient de droit. Ce mouvement me prend, m’atteint, me traverse (dirai-je 'sur son passage' ? je ne sais trop que dire), en tant que finitude, mais, au-delà de moi, assume toute finitude dans l’exaltation que Dieu promet à la moindre vie punctiforme. Dieu – poussière…

   Pardon pour ce langage compliqué ; je peux faire plus simple : « le Seigneur sera tout en tous ! »

   Si l’on voyait l’être de l’hostie, c’est cela qu’on verrait. À supposer qu’on n’en soit pas ébloui, comme les apôtres sur le mont Thabor, bouleversés par l’éclat de Dieu, dont la beauté qui a cours en ce monde est la menue monnaie et le viatique naturel.

   Et donc, quand la peinture, ou quelque art que ce soit, traite un sujet chrétien, ça tombe bien, si vous voulez ; mais au fond, peu importe, parce qu’aucune œuvre d’art n’échappe à ce modèle, qui lui donne sa vertu de consoler l’inconsolable.

   Dieu me pardonne : je regrette d’avoir dit 'peu importe', tellement la convenance est admirable, de l’art au mystère de notre rédemption.*

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* Et je regrette d’avoir dit 'ce mouvement me prend', car il ne le fait que si je le prends moi-même (prenez et mangez). Et peut-être qu’il attend pour “prendre” la nature (ousia) et en faire les nouveaux cieux et la nouvelle terre (parousia, la Parousie) que l’humanité “prenne” elle-même cette communion offerte, se soustrayant au Prince de ce monde pour reconnaître ainsi le Christ-Roi. En attendant ce retour glorieux, nos eucharisties proclament le don du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne.

 

   THOMAS - Attendez : le mal physique serait-il moindre mal ? Vous n’en dites rien. C’est pourtant lui qui fait crier le plus…

   MARTIAL - Votre religion chrétienne n’en serait pas un peu amoureuse ? L’amour de la croix engendra d’étranges pratiques… vous ne portez plus de cilice, c’est bien sûr ?

   PIERRE - Je n’en ai jamais beaucoup porté… Soyons sérieux : je trouve bien étrange qu’on accuse de dolorisme les gens qui ont fait le plus pour soulager les douleurs de leurs frères. Vous n’avez pas remarqué que Notre Seigneur passait le plus clair de son temps à guérir les malades qu’on lui amenait ? On aurait dit qu’il ne savait pas faire autre chose. À son exemple, ses disciples soignent, soulagent, assistent, compatissent. Non, ils n’aiment pas la souffrance ; mais ils ne craignent pas de la regarder. Allez donc à Lourdes, au lieu d’en rire : vous verrez ce que la douleur humaine inspire à la charité.

 

​   Et quand leurs Écritures dépeignent le lieu de leur espérance, c’est pour parler de larmes effacées, de mort défaite, d’os et de chair meurtris rendus à leur jeune allégresse, bref, de résurrection ! On leur a assez reproché cette doctrine naïve de la reviviscence de la chair. La seule immortalité spirituelle eût été pour les Athéniens une doctrine plus distinguée… Non, disent-ils, c’est le corps qui souffre ; c’est le corps aussi qui va ressusciter.

   C’est notre corps, défait, qui aura part au corps du Christ vainqueur. Oui, la résurrection du crucifié est le remède au mal physique, et cette transmutation de la chair mortelle en chair glorieuse est le fondement de notre foi. « Si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine. »

   Maintenant, la souffrance physique se borne-t-elle à sa grossièreté, et, le plus souvent, à son absurdité biologique ? Aura-t-elle été pour rien le lot de ce pauvre monde ?

   Ne nous reprochez pas de l’associer non seulement à la gloire, mais, déjà, à la rédemption de l’humanité. Si la souffrance de la chair a sa place très intime dans la rémission de nos fautes, c’est en tant qu’elle nous fait éprouver cette séparation d’avec soi-même qui est véritablement le mal.

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