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"Le Salut", suite
Extrait de Alors, le Bon Dieu, c'est fini?

Célébrer le Seigneur, l’enseigner, le prier, non, ce n’est pas s’éloigner du monde ; c’est l’empêcher de mourir, ce monde que menacent sa misère et l’ennui.

 

Contre-épreuve : où l’Église fut chassée, l’humanité a perdu. Notre siècle en a fait l’expérience amère, par centaines de millions de malheurs !

LE SALUT, SUITE

   MARTIAL - Le chrétien, disiez-vous, « croit quelqu’un qui l’a sauvé en faisant l’Église ». Parmi 'ceux du dehors', les mieux intentionnés envers Jésus-Christ auront du mal à avaler la formule. Jésus-Christ peut-être, mais sans l’Église ! D’ailleurs, 'le Sauveur' prétendu aurait-il besoin d’un supplément de médiation ? Et justement de celui-là ! Vous le savez : quand on cherche du côté de l’Évangile, l’Église est l’obstacle ; non seulement par la hiérarchie et les dogmes, mais par tout son être social…

   PIERRE - Ne confondez pas « la personne de l’Église et son personnel » ! Du personnel, que je pratique depuis mon baptême, je n’ignore guère les faiblesses, manies, tentations… À quoi bon les énumérer ? Qu’un anticléricalisme vigilant accompagne la foi dans ses exercices, voilà un bon précepte d’hygiène.*

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* Question sérieuse : où est notre cléricalisme ? Je veux dire : qui sont les clercs, ici et maintenant ? Qui impose silence, et oblige à parler, à l’âge du politiquement correct ? Quels chanoines dressent l’index, mettant leur doigt sur vos lèvres, et vous forcent à croire, arbitres du beau, du bon et du vrai ? Ne cherchez pas du côté de l’Église…

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   Mais considérant les prêtres de ma connaissance, je trouve surtout à louer : fidélité, abnégation, service, patience… soyons heureux d’avoir ces curés-là ! Partout où il s’en trouve encore, la société en est un peu meilleure. Jeunes ou vieux, je leur rends grâces, souhaitant seulement que l’affection de leurs ouailles en fasse des pasteurs heureux.

   Et s’il est vrai que les vieilles tentations pourraient leur revenir avec le pouvoir, avouez que demain n’est pas la veille !

   Je me demande donc, et vous demande, si votre méfiance envers l’Église n’est pas, plutôt que de raison, d’orgueil et de paresse…

   MARTIAL - Vous m’aurez mal compris. Je n’en veux pas aux curés de ma connaissance, plutôt sympathiques ; j’en veux à la vastitude de l’appareil, à sa rigidité, et tout simplement à l’aspect sociétal de l’affaire. Chercher le salut est une démarche personnelle ; entrer dans une organisation internationale, en épouser les façons de dire et de faire, les obligations et les croyances, c’est, au moins, incommode, peut-être infantilisant.

   PIERRE - Être d’Église n’abolit pas l’esprit critique, de cela au moins j’espère vous convaincre. À la différence des sectes, ma sainte Mère n’a d’exigences que spirituelles ; elle “libère” – elle m’a libéré –, même si l’on peut voir, à l’abri du clocher, l’esprit de parti, le confort des mots bouche-trou, la petitesse des motifs et des pratiques, cultiver leurs vieilles souches sous rubriques d’hier ou d’aujourd’hui. Le lierre et la mousse ne font pas l’arbre…

   MARTIAL - Mais vous-même, qui craignez les mots bouche-trou, êtes-vous homme de foi ou homme de paroles ? Les chrétiens ne sont pas meilleurs que les autres, plus diserts seulement, plus mielleux. Et hypocrites, bien entendu.

   PIERRE - Ma réponse est toute simple : je ne sais pas si les chrétiens sont meilleurs que les autres ; je sais qu’ils sont meilleurs qu’ils seraient s’ils n’étaient pas chrétiens. Si peu que cela pèse, le bien que je fais et le mal dont je m’abstiens soulagent le monde. C’est ma foi qui me retient de certaines méchancetés, ou glissades ; elle aussi qui engage mon égoïsme à telle ou telle générosité. Il me semble que cela rend témoignage à celui en qui j’ai mis ma confiance. Mais regardez plus haut que moi, s’il vous plaît ! Que de beaux exemples pour vous convaincre !

   D’ailleurs, les gens ne s’y trompent pas : prompts à stigmatiser la défaillance du vertueux de profession, ils disent volontiers de lui : « C’est bien la peine qu’il soit chrétien ! »

   Peut-on rendre au christianisme un plus bel hommage ?

   Ma deuxième réponse est dans le droit fil de la première, bien qu’elle doive surprendre les paresseux de l’opinion toute faite : l’œuvre de l’Église est admirable.

   Oui, je sais, les bûchers, la Saint-Barthélémy, les dragonnades… l’obscurantisme, l’hypocrisie… et tout le reste. Qui pourrait l’oublier ? Depuis que je sais lire, on me le met sous le nez ; et n’attendez pas que je le justifie. Le tribunal ecclésiastique a mis vingt ans pour réhabiliter Jeanne d’Arc, plus de trois cent cinquante pour Galilée ! Jean-Paul II a eu bien raison de demander pardon pour ces fautes, trop longtemps couvertes du manteau de Noé. La vérité, il ne faut que la vérité.

   MARTIAL - Méfiez-vous, la vérité est nue. Elle va déshabiller l’Église !

   PIERRE - Mon Église ne craint pas le froid. Et cette vérité même obligerait à rétablir les perspectives, si l’on n’était pas saisi par le vertige accusateur : des écoles-cathédrales aux Universités, l’Église a fait l’enseignement du peuple*, puis les collèges pour les élites, la promotion sociale par le savoir, les écoles de théologie, elle a repris des Anciens le flambeau de la philosophie ; par la désacralisation de la nature, elle a fondé l’empire des sciences, et confirmé le pouvoir de l’homme sur les choses ; elle a inventé l’assistance publique aux pauvres et aux malades, de la Charité à l’Hôtel-Dieu ; et des paroisses aux diocèses, elle a fait (ou refait) une cité administrée où l’homme n’est pas un loup pour l’homme ; du monastère à la mission, elle a humanisé, défriché, planté, nourri, instruit dans les biens spirituels comme dans les savoirs de ce monde, et porté belle pierre aux constructions de la cité terrestre ; de l’architecture à la musique, du théâtre à l’hymne, de la fresque à la sculpture, elle a donné aux arts une invention, un éclat, une étendue, une profusion, une profondeur, qu’aucune antiquité, si vénérable soit-elle, n’aurait pu même imaginer…

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* C’est l’Église médiévale qui donne l’instruction aux pauvres, c’est le Voltaire des “lumières” qui la leur refuse (car un maçon qui saurait lire ne voudrait plus, dit-il, être maçon). Cette remarque de Daniel-Rops surprend toujours le lecteur… preuve que l’histoire est toujours mal enseignée.

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   Rien, dans l’histoire, ne naît ex nihilo, mais on peut dire que l’Église a inventé l’Occident, et que l’Occident a inventé le monde. On peut même ajouter sans crainte, que la vraie chance, la seule chance pour que ce monde reste humain – et le devienne davantage ! – est qu’il reste, ou redevienne, chrétien.

   Oui, malgré les lourdeurs et les injustices, qu’elle a pu couvrir, voire encourager, l’institution Église est la plus civilisatrice que le monde ait connu, sans rien dire encore de son objet propre, infiniment supérieur à ces tâches séculières, l’annonce de la Bonne Nouvelle, la sanctification des pécheurs par les sacrements, la prière, les œuvres saintes. Au lieu que tout cela sépare le chrétien de ses frères, cela le fait plus humain : en regardant plus haut et plus loin, on se donne les armes qui forcent les murailles dressées à hauteur d’homme ou de cité, ici et maintenant. Célébrer le Seigneur, l’enseigner, le prier, non, ce n’est pas s’éloigner du monde ; c’est l’empêcher de mourir, ce monde que menacent sa misère et son ennui.

 

   Contre-épreuve : où l’Église fut chassée, l’humanité a perdu. Notre siècle en a fait l’expérience amère, par centaines de millions de malheurs !

   PIERRE - Les chrétiens ne vont pas à Dieu ; c’est Dieu qui vient ; ils ne peuvent que se disposer à le recevoir, se tourner vers lui 'de profundis'.

   MARTIAL - Il vient, soit ; vous ne cessez de le dire. Mais pour quoi faire ?

   PIERRE - Il vient pour être moi, puisqu’apparemment je ne sais pas m’y prendre. Puisque je ne suis pas tout entier là où je suis. Puisque moi n’est pas moi-même.

   MARTIAL - Ah bah ! C’est la théologie qui raconte ça ?

   PIERRE - Oui, mais elle ne l’a pas inventé. Les bons auteurs l’apprennent tout seuls.

Ecoutez Proust, évoquant le pouvoir des grands musiciens « qui nous rendent le service, en éveillant en nous le correspondant du thème qu’ils ont trouvé, de nous révéler quelle richesse, quelle variété, cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. Vinteuil avait été l’un de ces musiciens. »

   Ainsi, au fond de moi, gît un gouffre qui d’abord fait peur, mais peut révéler un plus que moi, qui est aussi bien l’autre, indifféremment Vinteuil ou le Narrateur. Et cette confusion délicieuse et profonde est rendue possible, non certes par le commerce du toi et du moi, mais par la communauté de demeure, dont le privilège de l’art est de nous faire éprouver la souveraine, première, et aimante présence.

   Saint Augustin l’avait dit en trois mots : « intimior intimo meo ». Le Seigneur est « plus intime en moi que moi-même. » Et Malebranche, de sa plus belle plume philosophique : « Dieu est le lieu des esprits comme l’espace est le lieu des corps. »

 

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