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La théorie girardienne,
Extrait du chapitre "La Trame du monde"

dans Quinze regards sur le corps livré

"Ce n'est pas parce que les hommes croyaient aux dieux qu'ils ont inventé les sacrifices ; c'est parce qu'ils faisaient des sacrifices qu'ils se sont mis à croire aux dieux."

   Rien n’est redoutable comme la violence entre des égaux, la seule véritable, puisque l’autre ne rebondit pas. Elle seule en effet est contagieuse, sans terme assignable. Du même au même, elle va son train tout droit, et menace l’existence du groupe des semblables comme l’incendie la forêt. Le sang appelle le sang sans trêve ni repos. Tout l’ordre social, dans ses prescriptions minutieuses et ses différences définies, est construit pour endiguer cette violence en créant autant que possible du dissemblable. L’ordre de la paix repose sur les distinctions contraires à l’incendie. Voyez le cortège pacifique et corporatiste qui rend hommage au roi Babar dans les livres des petits enfants. Voyez comme est pour eux apaisante cette ordonnance de procession, combien pour tous redoutable la multitude indifférenciée. Les supporteurs, dont chaque groupe a sa bannière, ses hymnes, ses cris, son plumage, endiguent la violence du stade bien plus qu’ils ne la provoquent. Les dangereux sont les inorganisés, totalement vulnérables aux entraînements quelconques. Même tâche difficile pour la manif : faire gronder la violence par la rumeur anonyme du flot, et en même temps l’exorciser par la vertu identitaire des banderoles ou des accoutrements. La police le sait : le danger est à la sortie, au moment de l’indistinction recommençante, et alors qu’on n’a pu proposer à la foule une consommation symbolique suffisante du meurtre dont les slogans, par leur caractère strictement répétitif, étaient censés donner l’envie.

   Dans les exemples cités, le processus sacrificiel est contrarié par une civilisation depuis longtemps désacralisante. Il n’empêche : les mouvements sociaux, soit ludiques, soit politiques, soit spontanés, soit organisés, reproduisent volontiers de larges pans d’un très ancien schéma, selon lequel la proximité égalitaire dresse potentiellement chacun contre chacun dans une rivalité sans limite, jusqu’à ce que tous se tournent vers un seul, dont le meurtre, ou l’exécration, fera enfin un groupe de ses persécuteurs. Ce moment décisif où le groupe “prend”, où les flèches qui se menaçaient au hasard deviennent un faisceau dirigé contre le même, n’est pas le fruit d’un calcul mais plutôt d’une crise spontanée, dont René Girard fait longuement l’analyse dans « La Violence et le Sacré ». À l’origine de tous les groupes, il y aurait cette victime bénéfique dont la mort a fait cesser la violence mortelle. La première expérience de la fraternité a donc pour horizon une exclusion commune. Chaque fois que le groupe sera en péril de dissension, il aura recours à ce mécanisme protecteur, qui deviendra le sacrifice rituel. Par extension, toute menace, même extérieure, sur le groupe (calamités naturelles par exemple) appelle la réitération d’un processus analogue, qui devient peu à peu fête “votive”, renouvelée à date fixe, hors même de toute menace sentie. À ce titre, elle comporte des éléments chauds, plus “festifs”, et des éléments froids, plus rituels.

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