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"La Colonie"
Extrait du Levain de village

« Le scoutisme est une odeur de cuisine en forêt. »

"LA COLONIE"

 

   « Les Compagnons de Saint-Gervais » exhibaient fanions et insignes au long de leurs cortèges, exercices gymniques et autres expansions estivales. J’enviais leur écusson, figure de vitrail entre carré et cœur (mais quelle figure, au juste ? Je ne vois que du jaune et du bleu sur la chemise blanche…) Pour la kermesse paroissiale, leur clique défilait dans la Grand-Rue. Nous avions aussi « L’Avenir lectourois » : autre clique, autres uniformes, honorant avec les lendemains radieux (qui n’allaient pas tarder, on était en 37…) une sainte Laïcité, déesse déjà mûre dont les dévots, moins athlétiques, avaient assez naturellement l’âge de raison. Tout ce joli monde se préparait aux luttes de 1905. Mais la jeunesse était encore aux curés, en cette haute époque. (Et l’époque elle-même était déjà à de nouvelles et vastes déraisons dont nos sociétés provinciales palpitaient, très vaguement.)

   Les jeunes « compagnons » entre école et collège prenaient leurs quartiers d’été à la colonie de Vielle-Aure, chef-lieu de canton de la jolie vallée qui suit Arreau. Je sais depuis toujours qu’elle est jolie, puisqu’elle trône dans le cadre rectangulaire qui orne notre ‘salle à manger’, pièce à recevoir où l’on ne déjeune que dans les grands jours : c’est « la vallée d’Aure », prairies vertes sous le bleu vif du ciel ; dans le milieu, se déployant, la majesté des montagnes, qui depuis Jean-Jacques Rousseau raconte la gloire de Dieu. Ce cadre est probablement la Beauté, personne ne nous ayant informés qu’il pût en exister une autre.

À bonne distance, j’ai suivi la troupe cet été jusqu’au Vielle-Aure réel qui propose ses excursions cependant fabuleuses : Saillan, Estensan, Azet… de là-haut l’Arbizon exalté comme un mont Sinaï ; le modeste Soulan où je fus hissé sur des épaules, déjà endormi, pour m’exciter et mettre tout le monde à vif, à la descente ; beaucoup plus profond, après Saint-Lary et Tramezaïgues, dans l’entaille des nuages et des sommets visibles, le prodigieux lac d’Orédon. On ne sait plus, avec la noria contemporaine des voitures, comme c’est loin, le lac d’Orédon, avant la guerre !

   Encore ma mère, avec qui je loge dans la « chambre en ville », mais déjà elle s’éloigne : Pierrot est tout près de la socialisation. Mes frères vivent et dorment à la colo, où nous mangeons nous-mêmes, commensaux de l’abbé et de la maîtrise. Et je suis presque admis à partager les jeux. Moi qui sais si bien courir, pourquoi est-ce que personne ne me le demande ? J’ai cinq ans et demi, quand même ! Cependant, je suis commis à garder les habits, au coin du pré, tandis que les grands crient aux barres, ou suent au fout. Vestiaire, c’est déjà une vraie fonction.

   Avec mes frères et leurs copains, je fréquente l’épicier, chez qui André a bien voulu que je dépliasse moi-même le papier rose d’une pochette-surprise : que de trésors, sous ces enveloppes ! Mais Jacques dit que ‘c’est des bêtises’. Heureusement, André a la légèreté des bêtises, auxquelles il consacre ce qui lui reste de sa tirelire d’enfant de chœur.

Au long de toutes les rues, l’eau coule, rapide et froide, dans de grandes rigoles, presque des petits canaux. Nous y faisons voguer des bateaux en écorce de mélèze. Qu’est-ce qu’ils vont vite ! Et André les taille si bien, avec son couteau genre scout, avant de les charger de marchandises qui prennent mal les virages, et périssent parfois sous les ponts. Un jour, il a plongé son bras jusqu’à l’épaule, pour rattraper la cargaison : il n’a ramené que des herbes sales, et sa chemise toute mouillée. La maîtrise lui a chanté pouilles, au retour : fortune de mer !

 

   *Beau Vielle-Aure, belle colonie, beaux insignes, partout fanions et commencements d’uniformes : ce sont de fameux indices, pour mes réflexions d’aujourd’hui. Du lendit laïque cantonal à la société de gymnastique du vicaire, un même vent gonfle les voiles. Jadis, heureusement incapable d’entrer encore dans les raisons, j’attrapai ce monde par les cinq sens ; c’est la voie la plus sûre. Le scoutisme est une odeur de cuisine en forêt ; l’hébertisme, une sueur virile ; le cortège, un cri cadencé. Partout le même langage, et sous les défroques libertaires, les échappées en tandem ou les camps à ‘feux’ et à mots de passe, vous trouverez le même culte nordique de la lumière, la même folie d’une Nature baptismale, conçue pour remplacer le Saint-Esprit (les cathos aussi acclimataient ce paganisme !)

 

   Je comprends d’autant mieux le fascisme que j’étais plus enfant, dans son expansion. Qu’aurait pu mon père, et son esprit critique, contre une imprégnation d’époque ? Aujourd’hui on cause, avec les sempiternelles mines horrifiées par avance, mais personne ne sait. Les films de Leni Riefenstahl, voire ceux d’Eisenstein, en parlent bien. Ça palpite, autour des étendards. La troupe s’ébranle, le défilé déploie mille drapeaux, le sacré tellurique, où le social se fond et s’engloutit, est une bandaison de l’Être : on en ressort ‘peuple sacré’. Les bons Russes vont noyer les méchants chevaliers teutoniques ! Le dieu surgit de la foule, à Nuremberg ! Il descend de l’empyrée, sur la Place Rouge.… Le sommet lui-même s’approche des cordées qui défient la glace. (Heidegger s’enfonce dans la Forêt Noire.) C’est nous, les dieux !

 

   Plus tard les polices, les ‘camps’, les fours crématoires, une tout autre histoire – la même, dans sa gésine inter stercus et urinam : ou, si vous préférez, la dégueulade, après la poivrade ; ça ne sent plus que le vomi. Certes ! Mais il ne faut pas croire qu’on appâta les peuples avec l’odeur des chambres à gaz. Non, le fascio, c’est le moment où la foule devient faisceau : ça prend, ça agglutine, ça divinise ! L’Esprit ? Tu parles ! Le dieu est là, endroit superbe dont l’exécration est l’envers. Sa force ? Le million d’hommes en carré, en quinconce, en losange : au-dessous même du vivant, toute une cristallerie panthéistique ! Et, dommage collatéral, le désespoir de ce nihilisme forcené. Je l’ai reconnu tout de suite, à la frénésie de son ivresse, quand je chantai les « Carmina Burana », dans les années quatre‑vingt. Carl Orff, 1937 : ‘Ah oui, me dis-je, tout dans la fureur, rien à espérer : c’était bien ça !’

Jusqu’au « Grand Jeu »* qui porte cette empreinte. Et certaines folies de Bataille. Et le surréalisme, et tous ces inhumanismes, si semblables entre eux que le parti pris de beaucoup se joua sur un coup de dés, pendant la guerre.

 

* Le Grand Jeu… « Dans cette marche vers la patrie commune dont le nom sera peut-être révélé un jour, les membres du Grand Jeu font – comme par hasard – un certain nombre de découvertes (…) Il s’agit avant tout de faire désespérer les hommes d’eux-mêmes et de la société. De ce massacre d’espoirs naîtra une Espérance sanglante et sans pitié : être éternel par refus de vouloir durer. » (La circulaire du Grand Jeu. Signé : La Direction. René Daumal ?)

 

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