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"Petite suite liturgique"
Extrait de Quinze regards sur le corps livré

« Car l’hostie se tait, et invite à l’adoration silencieuse. »

   Le silence est la seule chose qu’ici nous puissions faire ; tout le reste nous est donné.

   Et voici le bruit, qui lui est contraire : se déplacer, témoigner, expliquer, décider, prendre position, prendre posture, prendre parole… La fricassée des mots, leur friture, leur fréquence, leurs mauvaises fréquentations…

   Le silence peut chanter, il peut lire, et même parler (pas trop ! « Parle, vieillard, dit la Sagesse, mais brièvement. N’empêche pas la musique. ») Il peut encore bouger, quand il le faut ; il peut provoquer les bruits inévitables, et subir ceux du dehors, tout cela sans cesser d’être le silence. Dès lors qu’il est le silence, que tout est né de lui, que nous avons déployé le tapis de sa présence.

Tandis que le bruit, le bruit peut faire doucement, il peut même se taire parfois, il n’en devient pas le silence pour autant.

   Le silence est préalable, matriciel, fondateur de toute musique ; privé de silence, on ne peut en entendre aucune.

 

   Faut-il de la musique à la messe ? La messe est la musique même ; c’est pourquoi le chant s’y trouve chez lui. Mais, parfois, ce qui serait harmonie ailleurs, à l’église devient du bruit. Et quelque maladresse peut avoir sa piété. Et la messe basse même peut être très musicale. Nous ne sommes pas au concert, plutôt à l’invention du style concertant. Pro nobis. À la divine concertation.

(…)

   Qu’y a-t-il donc à « animer », quand la seule affaire est de recevoir le corps ? « Si tu savais le don de Dieu… » Car l’hostie se tait, et invite à l’adoration silencieuse.

   Arrêt général des activités, s’il vous plaît. Que tout, les gestes, les paroles, les chants, aide au silence ! À « la meilleure part » du silence.

   La beauté liturgique, fût-elle dans les voix, accroît ce silence plénier. C’était la vertu inégalée du grégorien. Mais ce silence-là est insupportable si nous allons à la messe poser un acte, c’est-à-dire disposer des choses. D’où les tentatives manquées, réussies, d'« animer » la messe. Les Eucharisties bavardes. Les « explications ». L’invention de signes manifestant une fraternité d’ici et maintenant qui borne le groupe à notre pauvre collectif. L’encombrement de l’ambon, chargé de couvrir l’ignorance croissante de ce qui se passe à l’autel.

   La « participation ». La proximité autour du célébrant, et surtout, nécessité première du spectacle et du happening, le renouvellement. La cruelle obligation faite au prêtre d’avoir du talent. Le « récit de l’Institution » devenu extension de la Parole fétichisée, qui occupe déjà les trois quarts du temps, textes et commentaires de textes. Quelque chose à « faire passer », qui « passe », qui « ne passe pas ». Messe loupée, messe réussie. Fête qui a lieu, qui n’a pas lieu. Vaccin qui prend, qui ne prend pas. Le paganisme. Et le paganisme chrétien, c’est-à-dire l’agressivité tournée vers soi : « Vous êtes le Corps du Christ. Alors ! Qu’avez-vous fait de Lui ? » La sommation ! Liturgie des « luttes », si proche, malgré les apparences, de la vieille compulsion obsessionnelle, celle qu’on nous a apprise avec la vérité, et qui ne la masqua jamais tout à fait. [1]

   Que la présence soit le produit de notre fonctionnement, et l’Église devient lieu fonctionnel ; quand l’assemblée ne fonctionne pas, il n’y a personne, que des pierres et des bancs qui peuvent fonctionner pour autre chose. Bref, toute la mauvaise désacralisation, qui justement n’en est pas une, puisque l’assemblée, centrée sur la conscience d’elle-même, échappe mal à la tentation de sacrifier aux idoles du temps.

   Peut-on éviter ici de mettre en cause l’usage de la « prière universelle » ? Soyons sobre, la critique est vite blessante ; mais, très franchement, voilà une restauration qui ne s’imposait pas.

J’ose à peine suggérer que, au moins de temps en temps, le prêtre achève par un demi-tour supplémentaire la révolution entreprise en se tournant vers le peuple ; chacun sent bien, pourtant, ce que la piété y gagnerait…

   Je dis« piété », qu’on voudra bien ne pas confondre avec ce « sens du sacré » dont certains appellent le retour. Car, plus que toute autre, cette expression appelle le discernement.

[1] C'était l’obsession, décrite par Péguy, de s’essuyer tout le temps les pieds sur le paillasson, au lieu de n’avoir « plus de regard et de voix que pour le tabernacle où le corps de Jésus – et le souvenir et l’attente du corps de Jésus – brille éternellement. » 

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