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Hommage à Georges Bernanos
Extrait des Saisons de Saint-Jean

n°23 (Automne 1988)

«La plus grande vertu chrétienne est l’amour de la vérité»

(Pascal)

   Faire face

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   La France, qu’il a tant aimée, ne s’est guère mise en frais pour fêter Georges Bernanos, né à Paris le 20 février 1888. Tant mieux ! Il n’aimait pas le mensonge des “mémoires” officielles, et craignait plus que tout la récupération.

   Le cher vieil homme, il faut le dire, a tout fait pour que ce genre d’honneur lui soit épargné. On lira comment, dans cet article qui voudrait surtout lui laisser la parole ; parole importune, inactuelle de naissance, et qui voit si juste sur le temps à venir ! Il en flairait par avance dans le sien les semences corrompues. L’époque où il fut le plus seul (l’immédiate après-guerre – il est mort le 5 juillet 1948) est aussi celle qu’il perça de ses plus vives lumières. Et quel contemporain aurait pu le supporter ? On préférait lui reprocher ses outrances, ses injustices, son orgueilleuse misanthropie. Quinze ans plus tard, l’éditeur en prenait acte : « Un certain nombre de ses amis supporta avec impatience ses indignations et ses menaces. Il mourut, alors que de jour en jour, il risquait davantage de devenir un homme seul. »[1]

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   Mais une telle clarté dans le jugement des choses publiques – même si elle s’encombre en effet, ici ou là, d’assertions exagérées ou discutables – trouve sa source dans l’homme intérieur : il voit les choses du dehors elles-mêmes avec la pertinence qui manque aux plus experts. Au profond de soi, Bernanos appartenait à la vérité. Et la vérité, qui l’a rendu libre, lui fit porter de lourdes chaînes ; d’abord celle-ci, au delà des soucis ordinaires – nombreux dans son cas ! –, des incompréhensions qui sont le lot de tous ceux dont la voix porte, et des tristesses inévitables à chacun ; oui, celle-ci : le besoin de regarder en face l’angoisse dont cet Espérant fut la proie.

   Nous avons tous nos placards, mais bien peu ont comme lui la force de les ouvrir. Sans impudeur, sans complaisance, Bernanos exposa à l’Ange lumineux ce que l’Ange obscur amassait de détresse. Qui eût dit de ce jovial au rire généreux, à la tendre chaleur, à la haute et belle insolence, qu’il devrait vivre si souvent “prisonnier de la sainte agonie” ? De cette obscurité, il tira la lumière d’une surnaturelle compassion. Il s’agit bien de littérature ! « L’art a un autre but que lui-même », a-t-il écrit à propos de Racine. Ce lion du verbe ne se payait pas de mots. Il eut seulement l’humble courage (mais c’est “grâce” qu’il faut dire) de porter en lui l’esprit de prière à hauteur de l’exigence de vérité.

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   Par quoi il surmonta la bigoterie (le pieux mensonge), et surtout l’espèce de lucidité, qui n’est que de ce monde, avec laquelle certains esprits forts ont fait à nos lettres tant d’enfants trop célèbres – sombre vivier. Non, il fut fidèle, ce voyageur, tenace, ce nomade, plus enraciné dans la foi que dans les vieux compagnons du malheur. Il en tira la vraie lumière pour juger le siècle (par elle, le siècle n’est-il pas “déjà jugé” ?). C’est cette lumière que Simone Weil, alors sur des chemins bien différents (de “l’autre côté”, comme disent finement les politiques), reconnut chez son grand aîné. Flamme d’un honneur qu’elle-même mit toujours plus haut que tout. Elle lui écrivit, ayant lu “Les grands cimetières sous la lune” :

   «… je ne puis citer personne, hors vous seul, qui, à ma connaissance, ait baigné dans l’atmosphère de la guerre espagnole et y ait résisté. Vous êtes royaliste, disciple de Drumont – que m’importe ? Vous m’êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d’Aragon – ces camarades que, pourtant, j’aimais. »[2]

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   “Les grands cimetières” ont fait le tour du monde. Toutefois, après cinquante ans, il peut être bon d’en remémorer les circonstances. Bernanos résidait alors à Majorque, où il avait « vu arriver les premiers avions italiens sans déplaisir. » Mais, ayant constaté un peu plus tard ce que pouvait être l’épuration franquiste, il dénonça avec la force du prophète les horreurs de ce régime d’ordre et la bénédiction répandue sur les charniers par un clergé qu’avaient terrorisé les abominations des “rouges”. Qui oserait parler d’un “camp du Bien” ? Un chrétien est un témoin de l’amour humilié ; et bien plus, si le crime se couvre du manteau du “Christ-Roi”. Les bien-pensants se jugèrent trahis par un homme “de leur bord” ; la gauche ouvrit les bras à Bernanos. Double contresens : si le jeune homme avait milité à l’Action Française, l’homme mûr ne pouvait plus être que du parti de l’honneur. Au moment où s’accomplissent les carrières, avec ce qu’il faut de complaisance au mal, Bernanos sacrifiait joyeusement l’idée même d’en faire une ; il partit bientôt pour le Brésil (1938), et ne rentra en France (1945) que sur la demande réitérée du général de Gaulle, qu’il avait soutenu par la plume, tandis que ses fils aînés s’étaient engagés au service de la France Libre.

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   Et précisément, comme il le dira bientôt, « un Français libéré n’est pas forcément un homme libre. » Difficile retour, où il voit ce qu’il craignait de voir : le mensonge collectif crève de nouveau sur son cher pays. Durant près de trois ans – jusqu’à sa mort – il va donner à différents journaux (La Bataille, Carrefour, Combat, L’Intransigeant…) les articles réunis aujourd’hui dans “Français, si vous saviez”, peut-être le plus méconnu de ses livres.

   Les pétainistes n’y sont pas plus épargnés que les franquistes dix ans plus tôt. Cette droite-là n’a jamais pardonné à Bernanos, que l’on cite rarement – et plus rarement encore sans réserves – dans les journaux et revues traditionalistes où les fidèles du Maréchal (qui l’étaient aussi de Franco), bâillonnés en 45, ont fini par retrouver une possibilité de se faire entendre.

   Cependant, ce parti étant vaincu par les armes, il n’était pas difficile de le terrasser aussi par les mots. C’est donc un autre procès qu’il est urgent d’ouvrir. Bernanos a même l’élégance, (bien rare à l’époque !), de saluer les miliciens de Darnand qui sont morts avec courage. Et Darnand lui-même : « Car enfin, pour le dire en passant, c’est bien de la débâcle militaire qu’est sorti le vichysme, et si tous les soldats de 1940 s’étaient battus comme Darnand, il n’aurait probablement jamais été question de milice. » (p.236) Incongruité ! Il est allé beaucoup plus loin, écrivant le 24 janvier 46 : « une libération qui n’est plus maintenant qu’un “permis de voler” après avoir été quelques semaines un “permis de tuer” ». Et il insiste (21 juin) : « la Libération a été, pour les trois quarts, une escroquerie, et l’épuration, une imposture. »

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   Pas besoin de dessin pour comprendre que ce héraut de la vérité allait très vite devenir infréquentable. Fâché à jamais avec la droite, il est maintenant repoussé par la gauche qui avait espéré, depuis “Les grands cimetières”, mettre cette grande voix à son service. Mais, comme on va le lire, « un écrivain dont on se sert ne sert bientôt plus à rien. » Dans les extraits qui suivent, on trouvera naturellement l’écho de ces batailles, où Bernanos, qui peut avoir des torts circonstanciels (il lui arrive souvent de les reconnaître), était à plein sous le vent de l’Esprit, quand les autres mettaient leur plume à l’abri d’armatures idéologiques ou de cavernes politiques. On y trouvera surtout la prophétie de ce qui, alors, était à venir… et nous est si largement advenu : le monde refait par la Technique, l’État comme administration du rien spirituel, l’Église comme défaillance, et plus encore comme mensonge, puisqu’Elle décora son effacement honteux de valeurs à majuscules.

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   On ne dit pas de telles choses sans prendre le risque d’injustice. Ce chrétien anticlérical aimait trop ardemment, trop profondément son Église pour n’être pas injuste avec Elle. Cependant, ceux qu’atteint la pointe de son épée ne feront pas mal de se demander ce que la bonne foi pourrait bien faire de la mauvaise, et s’ils n’ont pas, en effet, à se débarrasser de leurs complaisances, à tourner les yeux dans la direction que leur indique un inflexible regard. Pie XII aurait dit, après “Les grands cimetières” : « Cela brûle, mais cela éclaire. » Hé bien, éclairons-nous !

   La lumière nous est d’autant plus supportable que les maux représentés par Bernanos, et qui étaient devant lui, commencent à être derrière nous. Mais si un certain progressisme chrétien montre la corde, et n’abuse plus grand monde, il a mis en place tant de réseaux et de structures que l’Église en est toute encombrée : l’expérience m’apprend chaque jour qu’il n’est pas commode de trancher ces ficelles ! Et d’ailleurs, quand ce mensonge-là sera vraiment décomposé, les chrétiens n’en auront pas fini pour autant avec le mensonge lui-même, puisqu’il les tente depuis l’origine et les tourmentera jusqu’à la fin. Il faut donc le combattre toujours, sans illusion de succès décisif ici-bas, mais confiant dans la victoire du Seigneur : « Courage, j’ai vaincu le monde ! »

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   Un scrupule prof m’a d’abord donné l’idée de classer les extraits ci-dessous. L’idée était mauvaise. À ce degré de force, l’ordre du désordre est le meilleur. Prenons comme ça vient, au fil des pages, et sans autre explication. Bernanos s’explique très bien tout seul.

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   Un pays libre est un pays qui compte une certaine proportion d’hommes libres. (29)

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   Enfants de mon pays qui avez l’âge du dernier de mes fils, petits garçons français de l’école, du collège, de l’atelier ou de la rue, au cours de ces cinq dernières années je n’ai jamais pensé qu’à vous. Je pense à vous maintenant plus que jamais, avec une angoisse mortelle. Je ne savais pas très bien, en effet, quel air vous respiriez chez nous. Hé bien, l’air que vous respirez, l’air que respirent vos âmes semble paradoxalement pauvre d’oxygène, c’est-à-dire d’honneur. Garçons français, il en est parmi vous qu’on envoie à la mer ou à la montagne, et j’admets volontiers que c’est d’un grand profit pour vos poumons. Mais, à la mer ou à la montagne, non moins que dans les rues boueuses ou les taudis, vos âmes à tous respirent mal. Garçons français, riches ou pauvres, vous risquez également de “mourir de l’âme”, comme on disait jadis “mourir de la poitrine (29-30)

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   … il appartient sans doute au législateur d’en finir avec la misère et les misérables – les Déportés de la Misère, les Camps de la Misère – mais le problème de la Pauvreté ne pourrait se résoudre par la transformation méthodique des pauvres gens en petits-bourgeois sans une énorme perte de substance spirituelle pour l’humanité. (41)

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   La démocratie est revendicatrice et non révolutionnaire. Son aveugle passion égalitaire la rend même facilement liberticide, cela s’est vu hier, cela se verra demain… (68)

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   La démocratie bourgeoise n’a pas libéré le pauvre, elle l’a corrompu, elle ne l’a enrichi qu’en le corrompant, elle l’a enrichi de sa propre corruption. (93)

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   … je parlerai pour ceux qui ne veulent pas être trompés, qui ne confondent pas l’illusion et l’espérance. (95)

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   … les citoyens ne peuvent plus aujourd’hui penser que par masses. Il s’ensuit qu’il est désormais possible de renverser l’opinion comme un mécanicien de locomotive renverse la vapeur. (97)

 

   … ce n’est pas l’État moderne qui dirige l’économie, c’est l’économie qui le dirige, qui le tire au bout d’une corde, comme un chien. (108)

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   On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. (111)

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   Le fait d’avoir écrit Les Grands Cimetières sous la lune, et dit ce que je pensais de la terreur blanche à Majorque, n’autorise évidemment pas les communistes à me taper sur le ventre comme si nous avions violé ensemble les bonnes sœurs de Barcelone, ou fait ensemble nos petits besoins dans les ciboires. (134)

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   Même alors, l’étiquette libérale, fût-elle corsée de “populaire”, n’assurait qu’une place bien modeste à l’extrême arrière-garde des partis avancés. Aujourd’hui, celle de démocrate n’est, à son tour, qu’un peu satisfaisant coupe-file. Tandis que le pauvre démocrate, son étiquette à la main, discute avec un soupçonneux contrôleur, les partis avancés avancent toujours, c’est fatal, et il lui faut courir à toutes jambes pour les rattraper. (140)

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   … l’idée de justice sociale est, de plus en plus visiblement, pour trop de catholiques de gauche, ce que l’idée d’ordre social reste encore pour les catholiques de droite, la sublimation d’une lâcheté… (146)

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   … que le monde soit en train de mourir, je le veux bien. Mais si ce n’était pas de désespoir ? Si c’était d’un faux espoir, d’un espoir empoisonné, si ce monde mourait d’avoir espéré sans Dieu, d’avoir espéré contre Dieu ? (158)

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   Hélas ! sous prétexte qu’un grand nombre de Pasteurs se sont laissé compromettre par Mussolini, Pétain ou Franco, et que la crainte, sinon le remords, leur ferme aujourd’hui la bouche, laisserons-nous maintenant livrer les consciences catholiques aux inquiétudes et aux obsessions d’intellectuels tourmentés dont l’attitude, en face du vigoureux marxisme, évoque cruellement les images du répertoire freudien – tous brûlant de trouver ailleurs ce qui leur manque, mais effrayés de leur propre audace, balancés sans trêve de la complaisance à la délectation, de la délectation à l’acte, et pour lesquels le communisme n’est plus, au bout du compte, qu’une espèce de vice qu’ils ont tort de satisfaire en public. (159)

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   Certains naïfs – dont le nombre décroît chaque jour – s’étonnent parfois de ne pas rencontrer souvent ma signature dans la presse catholique. J’aime autant leur dire une fois pour toutes que la presse catholique n’est pas moins réservée à mon égard qu’au temps de la croisade espagnole, bien que pour des raisons différentes et certainement – comme toujours – opportunes. Qu’ils veuillent bien se rassurer pourtant. La presse catholique est, comme Dieu Lui-même, patiente parce qu’éternelle. On se plaint de n’y pas voir mon nom. Dans un délai que je ne souhaite d’ailleurs pas trop proche on se plaindra peut-être de l’y voir trop. Car la presse catholique est capable de se servir d’écrivains dans mon genre. Mais elle ne les utilise que morts.

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   Qui veut réellement servir doit avant toute chose éviter qu’on se serve de lui. Ce n’est pas là, on peut le croire, une question d’amour-propre mais de simple honnêteté envers soi-même. Un écrivain dont on se sert ne sert bientôt plus à rien. Voilà pourquoi les bien-pensants, dressés les uns contre les autres, n’ont mis que peu d’années à en finir avec Péguy. De 1940 à 1945 l’exploitation de ce grand homme sans défense a même été poussée si loin que les rivaux, probablement dégoûtés d’eux-mêmes, se sont décidés à filer chacun de leur côté laissant l’objet de leur dispute dans une zone un peu suspecte de solitude et de silence, comme le cadavre d’une femme outragée au milieu d’un terrain vague.

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   Depuis que le dieu de la propagande bien-pensante n’est plus l’ordre social mais la justice sociale, ils s’imaginent qu’on ne les reconnaît pas. Je les reconnais pourtant très bien, parce que je n’essaie pas de les reconnaître à ce qu’ils pensent, mais à leur manière de penser. Car le bien-pensant pense rarement par lui-même, et si j’ose dire, à ses frais, il pense presque toujours au profit ou aux dépens de quelqu’un. Pour le moment, par exemple, il pense aux dépens de l’ancienne droite vaincue. (160-161)

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   Je me demande comment ils ont pu croire, ou faire semblant de croire, au moment de la libération, qu’à neuf ans d’intervalle nous pourrions, eux et moi, chanter la même chanson. Dans l’intervalle, hélas ! ce n'est pas moi, c’est le mensonge qui a changé de répertoire. (161)

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   La Civilisation Mécanique finira par promener autour de la Terre, dans un fauteuil roulant, une Humanité gâteuse et baveuse, retombée en enfance et torchée par les Robots. (189)

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   Il y a un scandale de l’Église, mais Dieu veut-il en finir avec ce scandale, ou donnera-t-il seulement jusqu’à la fin, à chaque homme de bonne volonté, ce qu’il faut pour passer outre ? (201)

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   Le désespoir des médiocres libère d’énormes possibilités de haine. (207)

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   Le cadavre en décomposition ressemble beaucoup – si un cadavre peut ressembler à quelque chose – à un monde où l’économique l’a emporté décidément sur le politique, et qui n’est plus qu’un système d’intérêts antagonistes inconciliables, un équilibre sans cesse détruit dont le point doit être cherché toujours plus bas. Le cadavre est beaucoup plus instable que le vivant, et si le cadavre pouvait parler, il se vanterait certainement de cette révolution, de cette évolution accélérée qui se traduit par des phénomènes impressionnants, par des écoulements et des gargouillements sans nombre, une fonte générale des tissus dans une égalité parfaite, il ferait honte au vivant de sa relative stabilité, il le traiterait de conservateur. (231)

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   Je sais bien que de tels propos seront mal compris maintenant.(237)

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   L’homme moderne ne hait peut-être pas la vie, mais il ne l’accepte plus, il refuse de s’y soumettre, et, s’il rit de ses mystères, s’il se vante de les pénétrer tôt ou tard, grâce à la guerre, il n’en a pas moins peur de ce temple immense, vide de ses dieux, et où résonne lugubrement son pas solitaire. (239)

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   Pour venir à bout du système, il faudrait une révolution spirituelle analogue à celle d’il y a deux mille ans, je veux dire une nouvelle explosion des forces spirituelles dans le monde. (241)

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   Il n’y a pas un Français sincère avec lui-même. Pas un. Ils sont tous prodigieusement gonflés des sentiments qu’il faut avoir – et refoulent les autres. C’est un peuple insupportable à voir de près. (242)

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   Le sens de la liberté, c’est presque comme le sens artistique ou le sens religieux, on l’a ou on ne l’a pas. Bien sûr, chacun croit l’avoir. Si l’on se trouve en présence d’un ouvrier américain bourré de vitamines, il se croit libre ; demandez-lui ce qu’est la liberté, il dira : « C’est le droit d’aller et venir, d’avoir un frigidaire, une salle de bains. » Nous sentons bien que cet homme-là ne peut savoir ce qu’est la liberté. (245)

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   Pour le libéral, comme pour le marxiste, il n’est qu’un ennemi : l’homme chrétien, c’est-à-dire l’homme qui se croit libre et supérieur aux choses – qu’un obstacle au progrès, la société faite pour une telle espèce d’homme. C’est d’ailleurs à cette société que le libéralisme économique et politique devait d’abord régler son compte, grâce à la démocratie, opposant l’égalité à la liberté, détruisant la seconde par la première. (248)

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   … je suis un écrivain catholique, je veux dire un homme qui se tient pour responsable de ce qu’il écrit, non seulement vis-à-vis des catholiques, mais du premier venu qui le lit, et auquel il doit toute la vérité dont il dispose. (250)

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   Une Société ne vaut pas d’abord par sa législation, elle vaut par ses hommes, et ce sont les traditions de la Société qui forment peu à peu l’homme social, espèce aussi différente que possible de l’homme-de-masse, simple produit de décomposition. (254)

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   … je n’écris pas pour mes contemporains, j’écris pour leurs arrière-petits-fils, ou pour personne… (255)

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   … dans une société aussi incohérente que la nôtre, il est probablement naturel que les commerçants aient raison contre les faux mystiques et les faux sages, notamment contre ces jeunes chrétiens dégénérés qui, sans le savoir, avec une implacable charité dont l’orgueil a pénétré jusqu’à la dernière fibre, sont en train de livrer le Royaume de Dieu à la logique et à la justice des démons. (256)

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   La bourgeoisie bien-pensante est probablement “sociale”, comme elle fut jadis “nationale”, par une simple réaction naturelle de protection, à la manière dont un escargot réfugié dans sa coquille, et sur lequel on laisse tomber un grain de sel, crache une bave visqueuse. (263)

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   … ils répètent encore aujourd’hui : « Il faut en finir avec l’injustice sociale ! » exactement sur le même ton que leurs grands-pères déclaraient au temps de la Commune : « Il faut en finir avec le désordre ! » (264)

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   … une civilisation de la matière qui prétend recréer l’homme à son image et ressemblance (268)

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   Ce monde déspiritualisé, mécanisé, dévoré par ses mécaniques comme une bête malade par ses poux, est vieux, usé. Sa décrépitude se marque à son horreur de tout ce qui enchante l’enfance, à son imagination entièrement asservie au pratique, comme un géant dont on a crevé les yeux pour lui faire tourner la meule ou le pressoir, à sa haine de la souffrance et de la pauvreté qui prend le masque de l’altruisme alors qu’elle n’exprime réellement qu’une méfiance secrète de l’infirme et du pauvre, c’est-à-dire de tout élément social inutile, inefficace, bref, à cet égoïsme radical, si semblable à celui des vieillards, et rendu plus abject par une disposition, également sénile, à l’attendrissement, aux larmes. (271)

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   La loi du parti ne permet l’action qu’en sens unique, soit. Mais dans ce sens elle permet tout. (309)

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   Il ne suffit pas d’avoir raison contre l’erreur, il faut en avoir raison. Qu’importe de montrer le chemin à suivre, si l’on n’y entraîne personne ! (309)

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   C’est l’amour et non la haine qui fait les martyrs. Or, pour un homme capable de mourir par amour, il y en a dix, il y en a vingt, il y en a cent capables de mourir joyeusement par haine. Préférer son amour à sa propre vie est beaucoup plus difficile que de sacrifier sa vie à sa haine, et la haine sous la forme de fanatisme religieux ou politique, c’est précisément l’affreuse, la satanique parodie de l’amour. (…) Il faut se méfier des gens qui meurent trop bien. Sur ce point-là, on ne fera jamais mieux que les jeunes nazis du printemps de 1940. Oh ! je ne parle naturellement que des signes extérieurs. La haine, le mépris, la colère, longuement accumulés, jamais contrôlés, sont très capables de donner à la mort, par la brusque détente d’une âme surmenée, une sorte d’allégresse sublime. La propagande intérieure nazie n’était pas si sotte d’opposer sacrilègement la sainte agonie du Christ, avec sa sueur et ses larmes, à la gaillarde et joyeuse mort de n’importe quel garde d’assaut nazi. (321)*

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   * Les textes cités et la photo de Georges Bernanos sont reproduits ici avec l’aimable autorisation de Jean-Loup Bernanos : qu’il en soit vivement remercié.

 

 

   [1] Prière d’insérer de “Français, si vous saviez”, recueil (paru en 61) d’articles écrits par G.B. entre 45 et 48 pour différents journaux.

   [2] On trouvera l’intégralité de cette lettre aux pages 200-204 du deuxième tome de la correspondance de Bernanos, publiée chez Pion sous le titre « Combat pour la liberté ». Les lignes citées ici sont connues. Mais sait-on que Bernanos garda la lettre dans son portefeuille toute sa vie ? Son fils Jean-Loup donne cet émouvant détail dans la biographie qu’il lui a consacrée : « Georges Bernanos à la merci des passants », Plon 1986. Je conseille vivement cet ouvrage.

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