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L'Histoire de Joseph

Personnages

 

Récitant

Jacob et ses douze fils, soit :

Ruben Lévi Dan Gad

Issachar Siméon Juda

Nephtali Aser Zabulonf

ils de Lia et des servantes

Joseph Benjamin

fils de Rachel

Putiphar, sa femme (rôle muet)
Ses gardes (rôles muets)

Grand échanson
Grand panetier
Gardien de la prison

Harfiz, secrétaire de Joseph

Kalima, servante de Joseph

Méhil, serviteur de Joseph

Gardes de Pharaon

Acte I
Premier tableau

Les pâturages de Dothaïn

Issachar : Nous étions bien à Sichem. Pourquoi Ruben nous a-t- il conduits dans ces pâtures du diable? Du vent et des cailloux ! La chèvre des rocailles n’y trouverait pas son herbe.

Gad : Ruben ne sait plus ce qu’il veut. Encore une semaine, et les brebis n’auront plus de lait. La saison était trop avancée pour monter à Dothaïn : tu aurais dû le lui dire, Issachar.

Issachar: C’est ce que j’ai fait. Mais Lévi est toujours contre moi. Et Lévi ne s’est jamais plu à Sichem. Pas plus que Dan, qui s’y fit une mauvaise querelle l’an passé. Et quand ces deux ont parlé... il y a longtemps que Ruben n’en fait plus qu’à leur tête !

Gad : Ruben a beau être notre aîné, il ne nous fera pas longtemps marcher du même pas. Zabulon a déjà parlé de partir.

Issachar : Pour aller où ? S’imagine-t-il que notre père Jacob va lui donner sa part ? Nous ne pouvons prospérer que tous ensemble.

Aser, dehors: Gad! Issachar ! il entre Où étiez-vous? Nous vous cherchons depuis une demi-heure. Siméon a déjà rassemblé les bre­bis. Il nous faut marquer les agneaux de l’année, et Ruben a pour vous un autre ouvrage.

Gad : Ruben ! Toujours Ruben ! Tu n’es pas fatigué, Aser, d’obéir à ses ordres?

Issachar : On croirait le chien du berger !

Aser : Il est vrai, et toujours ce fut de bon cœur. Notre père Jacob ne l’a-t-il pas mis lui-même à notre tête ? Mais aujourd’hui je suis troublé, je l’avoue. Ruben est comme absent, perdu dans une songe­rie amère... Je sais trop bien depuis quand.

Issachar: Nous aussi, Aser. C’était le jour où Joseph a reçu la tunique blanche. Notre père n’aurait pas dû la lui donner. Aucun d'entre nous n’aurait dû porter cette robe brodée d’or. Elle devait rester dans la maison de Jacob, signe d’une fraternité comme elle sans couture. Depuis que Joseph la porte, la division est parmi nous.

Gad: Je le vois encore (comme ses yeux brillaient !) quand notre père l’enveloppa du précieux vêtement. On aurait dit le prêtre orgueilleux d’une de ces religions sauvages que doivent exécrer tous les fils d’Abraham ! Ne sommes-nous pas les héritiers d’une promesse faite à notre aïeul par un Dieu sans visage, et qui n’a que faire du faste des parures ? Que signifie cette désignation de Joseph ?

Aser : Je n’en présage pour nous que du malheur.

Issachar : Et pourquoi Joseph n’est-il pas à travailler avec nous ? Il aura tantôt dix-sept ans. Notre père va-t-il le garder longtemps encore à rêvasser autour de la maison, nourrissant son orgueil... et la convoitise des servantes ?

Aser: Tais-toi, Issachar, il me semble que c’est Joseph qui approche !

Gad : Que viendrait faire ici ce paresseux ? Regarde, Issachar, il porte la tunique. Est-ce qu’il compte travailler dans cette tenue?

Issachar: Je vais appeler les frères.
Il sort.

Joseph, entrant: Bonjour Aser, bonjour Gad. Notre père Jacob m’envoie vers vous.

Aser: Nous ne t’attendions pas, Joseph. Mais tu ne seras pas de trop : l’ouvrage ne manque pas. Et tu es bien d’âge à en prendre ta part.

Gad: Il faudra quitter cette tunique, Joseph ! Je te vois mal soi­gner les brebis dans ces vêtements de prince.

Joseph: Mais Gad, je ne suis pas un prince. Et je ne viens pas travailler. Notre père Jacob m’a chargé d’un message pour vous: il veut que vous redescendiez à Hébron avant la nouvelle lune. Je vous ai cherchés à Sichem ; des bergers m’ont dit que vous étiez montés à Dothaïn. Ce n’est pas ce qu’avait voulu notre père.

Lévi, entrant avec Ruben : Ne te soucie pas de cela, Joseph. Est-ce ton affaire de conduire les troupeaux?

Ruben: Tais-toi, Lévi. Que viens-tu faire ici, Joseph?

Joseph: Notre père Jacob m’envoie vers toi, Ruben. Il veut que vous retourniez à Hébron avant la nouvelle lune.

Ruben: Qu’est-ce que cela veut dire? Et comment es-tu arrivé jusqu’à nous?

Joseph: Ce sont des bergers de Sichem qui m’ont dit...

Siméon, entrant avec Juda ; les autres frères entreront pendant qu’il parle: Re­garde, Juda ! N’est-ce pas notre Joseph ? Ma parole, Joseph ! A voir cet accoutrement, on dirait que tu viens pour régner sur nous. Nous avons plutôt besoin de travailleurs. On marque aujourd’hui les jeunes bêtes. Mais je ne te vois guère le fer en main ! Rentre à la maison, Joseph ; va partager les jeux de Benjamin ; ça vaudra mieux pour toi. Jeunot comme tu es, il pourrait me prendre l’envie de te marquer à l’épaule, comme un des agneaux de l’année. Tous rient. Va, retourne à tes songes... et laisse le travail à ceux qui sont des hommes.

Joseph : Vous riez de moi, mais puisque Siméon me renvoie à mes songes, je vous dirai l’étrange rêve que j’ai fait cette nuit à notre sujet. Tout le jour j’avais erré à Sichem sans vous trouver, et j’ai dû y dormir avant de monter jusqu’ici.

J’étais donc étendu sous les étoiles, parmi les gerbes d’un champ moissonné. Le vent d’est, qui avait soufflé tout le jour, s’apaisait peu à peu quand je m’endormis. Or voici que sur la minuit - la lune déjà haute blondissait les javelles éparses - le vent quitta son repos, mais un vent d’occident, comme la fraîcheur d’une certitude nouvelle. Et vous, mes frères que j’avais tant cherchés, je vous vis - était-ce bien un songe ? Il me semble pourtant que mon esprit était tout clair cepen­dant que mon cœur tremblait d’une promesse sauvage - oui je vous vis, comme des gerbes qui s’avançaient à ma rencontre, mais c’étaient vous, et vous formiez autour de moi un cercle soudain pros­terné. En même temps, la gerbe sur quoi je reposais se dressa, m’éle- vant avec elle, me confondant en elle, jusqu’à ce que, seul debout, je m’étonne - mais d’un étonnement radieux - d’être ainsi le pasteur de mes frères. Un nuage couvrit la lune, et tout s’obscurcit. Quand elle me rendit son visage, c’était la tendre lumière de ma mère Rachel qui s’abaissait vers moi, ainsi qu’elle fit tant de fois autour de mon ber­ceau. Près d’elle, notre père Jacob me souriait, son beau visage irra­diant une chevelure de flammes. O mon père et ma mère, astre de mes jours de vaillance et consolation de mes nuits anxieuses ! Et vous étiez là aussi mes frères bien-aimés, onze étoiles autour de mon som­meil qui attendaient pour disparaître la métamorphose du matin.

N’est-ce pas bien étrange ? Il me semble que de grandes choses vont advenir, qui se précipitent sur moi d’un galop effrayant, et je devrai les vaincre seul pour que de nouveau nous puissions reposer ensemble sous la bienveillante clarté de la lune.

Zabulon : Ecoutez ce fou ! Il vient troubler le pacte de notre fraternité. Voudrait-il se faire notre chef? Si vous m’en croyez, nous le chasserons à coups de pierre !

Siméon: Oui ! Et il ira se plaindre à notre père ; et il racontera à Jacob que nous avons enfreint ses ordres en montant à Dothaïn.

Lévi : Et les querelles ne cesseront pas. Il y a mieux à faire qu’à le chasser, Zabulon. Vois-tu cette citerne vide? Nous l’y jetterons après l’avoir tué; nous dirons qu’une bête sauvage l’a dévoré, et nous verrons ce qu’il en est de ses songes !

Siméon: Tu dis bien, Lévi; jamais nous n’aurons la paix tant qu’il sera avec nous.

Zabulon, sourdement: C’est ça, tuons-le, et que le ciel s’éclaircisse. Il fait trop lourd entre nous.

Ruben : Non ! Non ! Jetez-le dans la citerne, mais ne versons pas son sang. Pas de ce crime sur nos épaules ; j’en marcherais toujours courbé, à ne plus voir la clarté des cieux.

Issachar : Arrachons-lui du moins cette tunique dont il est si fier !

Ils arrachent la tunique à Joseph et le poussent hors de la scène.

Gad, rapportant de la bergerie du pain et du fromage : Mangeons mainte­nant ; il y a longtemps que nous n’avons plus partagé le pain d’un cœur tranquille.

Dan: Tu ne manges pas avec nous, Ruben?

Ruben : Non. Je ne mangerai pas aujourd’hui. Laissez-moi vous quitter une heure ou deux. !

Lévi : Où vas-tu, Ruben ?

Ruben: Rêver à ce qu’il faut faire de cet enfant. De façon ou d’autre, je ne me vois pas revenir sans lui auprès de notre père.

Aser : Ruben, permets que je t’accompagne. Tous deux sortent. Les autres mangent en silence. Après un temps:

Dan : Que veut-il faire de Joseph ?

Juda : Le ramener avec nous. Il espère sans doute qu’un jour dans cette citerne aura raison de sa morgue.

Dan: Sûr qu’il en sortira moins fier!

Lévi : Et après ? De retour auprès de Jacob, tu ne vois pas que tout va recommencer ? Son orgueil, la faiblesse de notre père, notre jalousie, et avec elle nos querelles. Croyez-moi : notre ressentiment ne finira qu’avec son départ définitif.

Dan: Mais comment, puisque nous n’avons pas osé le tuer?

Nephtaii : Maintenant il est trop tard, et aucun d’entre nous n’en aurait désormais la force. Silence.

Siméon : Il y a peut-être mieux à faire. Ecoutez-moi. Je rassem­blais ce matin les troupeaux qui paissent sur l’autre versant de la montagne, et Aser était avec moi. Un agneau s’était égaré dans la direction du col. Guidé par son bêlement lointain, je partis à sa recherche. Aser devait ramener le reste du bétail. Au sommet de la route, l’agneau m’attendait dans l’herbe, une patte cassée, perdu entre les deux horizons, gémissant sa plainte insupportable. Avant de le ramener sur mes épaules, j’eus le temps d’apercevoir le campement d’une caravane. Des gens de Madian, qui font route vers l’Egypte pour y vendre leurs aromates... et quelques esclaves qui sentent moins bon. C’est ce que m’a dit l’un d’entre eux, monté lui aussi au sommet du col, sans doute pour prendre l’agneau.

Ils doivent repartir demain à l’aube.

Gad: Hé bien?

Siméon : Hé bien, je suis sûr que ces gens achèteraient Joseph. N’a-t-il pas l’âge de faire un bon serviteur? Quoi que nous en don­nent les madianites, nous n’aurions rien perdu à nous défaire ainsi du garçon. Et nous n’aurions pas porté la main sur lui.

Issachar : Et comment expliqueras-tu son absence à notre père ?

Siméon : Nous dirons que les bêtes sauvages l’ont dévoré puisque nous avons trouvé sur le chemin sa tunique sanglante. Il suffira de la tremper dans le sang de l’agneau. Justement j’ai dû égorger le boi­teux une fois rentré : il n’aurait pas pu suivre les autres et gagner désormais sa pâture. Et je n’ai pas encore jeté le sang. Pour la bête, nous la ferons rôtir demain : ce sera le dernier repas avant la route.

Lévi : Bien dit, Siméon. Sortons de ce puits le faiseur de songes. Et que son exil nous délivre à jamais. Il va avec Issachar chercher Joseph que Siméon pousse maintenant devant lui.        

Nephtali : Non, Siméon ! Non, ne le fais pas.

Siméon: Tu vas voir comme je vais le faire.

 

Deuxième tableau

 

Scène muette dans la maison de Putiphar

 

Récitant : Joseph fut vendu et emmené en Egypte. Putiphar, chef des gardes de Pharaon, l’acheta. Il s’aperçut que Dieu était avec Joseph et que tout lui réussissait. Et Putiphar l’établit intendant sur toute sa maison et lui confia tout ce qui lui appartenait. Or Joseph était beau de corps et de visage.

La femme de Putiphar jeta les yeux sur Joseph, et lui dit: « Viens avec moi». Mais Joseph s’y refusa, disant : «Mon maître m’a confié tout ce qui est à lui dans cette maison et ne m ’a rien interdit sinon toi, parce que tu es sa femme. Comment pourrais-je commettre une si grande injustice et pécher contre Dieu?»

Mais un jour, alors qu’aucun serviteur n’était dans la maison, elle le saisit par son vêtement disant: « Viens avec moi ! » Lui, abandon­nant son vêtement entre ses mains, prit la fuite et sortit dehors. Alors elle plaça le vêtement de Joseph près d’elle, et quand Putiphar rentra elle lui dit: «Le serviteur hébreu que tu nous as amené a voulu pécher avec moi. Mais j’ai crié; alors il a abandonné son vêtement et s’est enfui». La colère du maître s’enflamma contre Joseph; il le fit saisir et mettre en prison, dans le lieu où sont enfermés les prisonniers du roi. Et Joseph demeura dans la prison.

Troisième tableau

La prison

L’Echanson et le Panetier jouent aux échecs sur le devant de la scène; Joseph s'affaire au fond.

Panetier: Joseph, donne-nous à boire.

Echanson: C’est ça, panetier, qu’au moins dans la prison nous soyons servis, puisque nos jours de liberté se passaient à servir ! Sers- nous donc, Joseph.

Joseph s’approchant en portant une carafe et des verres : Pourquoi est-ce toujours moi qui remplis vos verres? Vous ne savez pas le faire vous- mêmes ?

Panetier: Est-ce que tu confondrais ta race avec la nôtre? Le chef de la prison t’a donné à nous comme esclave. N’oublie pas que tu parles au grand panetier du roi notre maître, et que celui-ci est son grand échanson.

Joseph: Grand panetier percé que Pharaon a jeté au fond d’un trou parce qu’il ne pouvait plus en tirer bon usage. Tu vendais à ton compte, à ce qu’on m’a dit, la moitié des victuailles de la table du roi. Mais un client mauvais payeur t’aura trahi... Te voilà au pain sec, Panetier, comme toi à l’eau claire !

Echanson: Certes, elle est sans comparaison avec les vins que mon maître fait venir de Chypre et jusque du Liban... et dont j’ai trop goûté ! il boit. Bêê, que c’est mauvais ! Quel imbécile j’ai été, au soir de la dernière fête, quand la table du roi réclamait à boire tandis qu’on me voyait tituber dans le corridor qui mène à sa cave ! Il faut croire que j’avais trop bu pour un fonctionnaire de mon grade. Et me voici dans une autre cave, compagnon de ta misère, Panetier. Je n’avais pourtant rien vendu : le trop-plein des fêtes royales n’alla jamais que dans mon ventre. Ah ! mon ventre ! Il est de plus en plus triste, et plat comme ces limandes que je voyais accommoder dans les cuisines du palais.

Joseph : Heureuse cure, grand Echanson ! Qui perd son ventre allonge sa vie !

Panetier: Ce bouseux d’étranger est trop impertinent. Je te trouve un peu vif, mon garçon. Tâche à voir de tenir mieux ta langue. Ton caquet fait voir un caractère bien hardi. Je ne m’étonne plus que tu aies essayé de remplacer Putiphar auprès de sa femme. Ce Putiphar, si fier de son intendance, si cérémonieux jusque dans son bonjour, qu’est-ce qu’il a dû allonger le nez en constatant... comment dit-on ?... son « infortune » !

Joseph: Vous savez bien que ce n’est pas vrai! Jamais je n’ai trahi la confiance de mon maître.

Echanson: Que tu dis, Joseph, que tu dis!

Panetier: En tous cas, je ne te vois pas près de sortir d’ici. Madame Putiphar ne tolérerait pas un second affront à sa vertu.

Joseph : Croyez ce que vous voulez. Dieu sait que mon cœur est pur.

Panetier : Encore son Dieu ! D’où le sors-tu, celui-là ? Des cail­loux de ton Canaan ?

Joseph : Il est dans mon cœur, Panetier. Lui seul voit les pensées de l’ombre. Et dans l’ombre il console Joseph, à qui II donnera la paix par des chemins que Lui seul médite.

Panetier: Demande-lui plutôt si je dois avancer ma tour. Ce bougre d’Echanson a bien envie de me prendre la Reine !

Joseph, s’approchant : A quoi jouez-vous donc au long des heures ? On dirait une lutte qui ne peut pas finir.

Echanson: C’est le noble jeu des échecs, mon garçon. On dit que nos aïeux l’inventèrent pour la cour de Memphis. Entre les chasses et la guerre, les échecs sont plaisir de roi.

Panetier : Que vas-tu lui parler de l’ancienne Egypte ? Ces tribus de nomades poussent devant soi leurs brebis et leurs chèvres, marau­dant dans les pâturages d’autrui, et ne savent, dit-on, que le jeu des trois cailloux. Trois cailloux en ligne, j’ai gagné ! Et le moins balourd des deux se croit déjà un dégourdi. Vous ne pouvez comprendre, pauvres hères, la fine stratégie de notre jeu royal.

Joseph: Qui dit stratégie dit toujours quelque haine. Et rien n’est court comme la haine, même si les règlements en sont compliqués. L'Echanson joue son Fou. Comment appelles-tu cette pièce, prisonnière de sa couleur, qui zigzague sans cesse devant le Roi comme un homme ivre ?

Echanson: C’est un Fou, camarade.

Joseph: Je ne te le fais pas dire. Et ce petit cheval, qui dérobe" toujours sur l’obstacle, un pas en avant, un pas en travers, il court selon la règle, Panetier?

Panetier : Oui, mais la règle du plus rusé, celle qui a cours en ce monde. C’est trop fort pour toi.

Joseph: Méfie-toi, Panetier. Ton cheval s’est cru malin de voler un pion, et le voilà prisonnier à son tour. Tel est pris qui croyait prendre.

Panetier : Ecoute, nous n’avons que faire de tes remarques. Va plutôt mettre de l’ordre à nos affaires. Silence. Joseph retourne au fond. Hé bien, camarade, tu ne joues pas? Je te trouve bien distrait.

Echanson: Oui. J’ai l’esprit embrumé d’un songe. Il m’est venu au mitan de la nuit, et la clarté du jour, qui d’ordinaire les dissipe, en fait au contraire luire l’énigme.

Panetier : Que montrait-il ?

Echanson: Je vis un cep. Et ce cep avait trois sarments. Comme il commençait à pousser, la floraison parut et ses grappes eurent des raisins mûrs. Or la coupe de Pharaon était dans ma main. Je pris les raisins, les pressai dans la coupe et tendis la coupe à Pharaon. Et la main du roi avançait vers la coupe.

Qu’allait-il faire? Le rêve n’eut pas de suite, et je m’éveillai dans une perplexité inquiète qui revient me troubler tout à coup. Je vois encore cette main, tandis que la coupe tremblait dans la mienne...

Panetier : Tu ferais la fortune des devins. On dit que les nomades décident leur vie sur des songes. Moi je tiens qu’il faut les laisser à l’obscurité qui les fit naître. Je parie, Joseph, qu’on s’occupait beau­coup de rêves dans ta tribu. C’est la science ordinaire de ces ignorants.

Joseph: Ne te moque pas, Panetier. La nuit est maîtresse d’étranges lueurs. Je t’ai dit que notre Dieu voyait seul les pensées de l’ombre. Il arrive aussi qu’il donne à un homme de lire dans les ténèbres où les yeux ordinaires ne voient que confusion.

Panetier: Te prendrais-tu pour un de ces hommes?

Joseph : Il me semble que parfois Dieu me conduit par la main dans ces labyrinthes. J’écoutais le rêve de notre Echanson, et peu à peu je voyais clair.

Echanson : Et que voyais-tu ?

Joseph: Les trois sarments signifient trois jours; encore trois jours, et Pharaon relèvera ta tête en te rétablissant dans ta charge ; et tu tendras de nouveau la coupe à Pharaon. Cette main vers la tienne, c’est celle du pardon.

Echanson : Puisses-tu dire vrai !

Joseph : Si je dis vrai, souviens-toi de moi quand tu seras heu­reux. Parle au roi en ma faveur, et fais-moi sortir de cette prison où me tient cloîtré une grande injustice.

Panetier : M’en diras-tu autant ? Moi aussi, j’ai fait un rêve cette nuit. J’avais trois corbeilles de pain blanc sur ma tête. Dans la cor­beille du dessus, il y avait toute sorte de nourritures préparées pour Pharaon ; et les oiseaux venaient les manger sur ma tête.

Joseph: Les trois corbeilles également signifient trois jours; encore trois jours et Pharaon élèvera ta tête et te fera pendre à un poteau. Et les oiseaux mangeront ta chair en l’arrachant de toi.

Panetier : Va te cacher, jean-foutre ! Joseph recule. Qui m’a donné d’entendre les élucubrations de ce pouilleux ?
Il revient à la partie d’échecs, et tous deux restent face à face immobiles pendant le récit suivant.

Récitant: Le troisième jour, jour anniversaire de sa naissance, Pharaon donna un festin à tous ses serviteurs; il éleva la tête du grand Echanson et la tête du grand Panetier au milieu de ses servi­teurs; il rétablit le grand Echanson dans son office, et celui-ci pré­senta de nouveau la coupe à la main de Pharaon; et le chef des Panetiers fut pendu, ainsi que Joseph leur avait expliqué. Et le grand Echanson ne se souvint plus de Joseph, mais il l’oublia.

Quatrième tableau

La prison

Gardien, entrant précipitamment : Joseph, lève-toi vite. Il y a pour toi une visite extraordinaire !

Joseph : Qui pourrait me chercher au fond de cette prison ?

Gardien : Lève-toi vite, Joseph. C’est Pharaon lui-même qui veut te parler. Le garde sort.

Joseph: Pharaon? Qu’a-t-il à faire de moi? Et comment me connaîtrait-il ? Depuis deux ans je languis dans cette solitude où la honte d’une femme me fit enfermer contre tout droit. Le grand Echanson lui-même verse aujourd’hui le vin à son maître et jouit de ses ripailles. S’est-il jamais souvenu du jeune étranger qui avait pré­dit son retour en grâce ? Il est dans mon cœur des nuits plus sombres que la nuit où la promesse de Dieu semble elle-même s’obscurcir. Joseph, tes frères jaloux t’ont vendu pour esclave; ainsi ils t’arrachè­rent à l’affection d’un père très tendre. O Jacob, où sont maintenant ta face de lumière et la chevelure de flammes que Dieu me montra sous les étoiles de Sichem? Dans cette Egypte hostile, j’ai servi Putiphar avec droiture, et la pensée de revoir Canaan nourrissait en mon cœur une sourde allégresse dans la maison de l’étranger. Mon espé­rance s’est crue invincible. Puis, quel abaissement ! Quel sort indigne d’un cœur pur! Dieu d’Isaac, m’as-Tu abandonné? Je suis aujour­d’hui le bélier que lia Abraham sur le bûcher du sacrifice. Pour protéger sa descendance, Dieu s’était pourvu dans le buisson. Sa promesse à notre race a besoin d’un autre malheur, et sans doute Pharaon vient assister à mon supplice. Caprice de roi ! O mes frères, vous avez trempé ma tunique dans le sang de l’agneau : saviez-vous que c’était le mien?

Dehors: Faites place! Faites place! Gardes! Faites escorte à Pha­raon. Huit gardes viennent se ranger autour de Joseph. Pharaon entre, suivi du grand Echanson et de deux serviteurs qui tiennent les pans de son manteau. Joseph se prosterne.

Pharaon: Echanson, est-ce ce Joseph dont tu m’as parlé?

Echanson: C’est lui-même, mon Seigneur.

Pharaon: Relève-toi, Joseph. Joseph se relève Mon Echanson t’a nommé devant moi comme homme de sagacité très subtile. Tu connaîtrais le sens des rêves.

Joseph: Il est arrivé, mon Seigneur, que Dieu m’en donne la clarté.

Pharaon : De quel dieu parles-tu ?

Joseph : Mon Seigneur, c’est du Dieu unique. Il a fait connaître à notre père Abraham la bénédiction de sa descendance.

Pharaon : Quel pays est le tien ?

Joseph : C’est Canaan. Par delà le désert, loin de la montagne du Sinaï, mon père Jacob y fait paître les brebis et garde fidélité au Dieu de notre promesse.

Pharaon: Un pauvre dieu, qui vous donne peu de pâtures et beaucoup de rocailles, à ce qu’on m’a dit de ces contrées.

Joseph : Qui peut savoir, mon Seigneur, où couleront demain le miel et le lait ? C’est dans notre héritage que naîtra un jour Celui qui doit accomplir le salut. De tant de troupeaux ennemis, Il fera l’uni­que peuple de ses fils.

Pharaon : As-tu lu cela dans les songes ?

Joseph : C’était la foi de notre père Abraham ; c’est celle de Jacob et la nôtre.

Pharaon: Laissons ces prophéties; c’est aujourd’hui qui m’in­quiète. J’ai vu en rêve des choses obsédantes ; nos devins assemblés sur mes ordres n’ont su en débrouiller le chaos, et les visions toujours sont devant moi. Est-ce pour ma gloire ? J’y crains parfois ma ruine prochaine. Sache les lire, et je te traiterai à l’égal de mes fils.

Je me tenais sur les bords du Nil ; et voici que du fleuve montaient sept vaches grasses qui se mirent à paître dans l’herbe. Et montaient derrière elle sept autres vaches chétives, très laides de forme et mai­gres de chair. Et les sept vaches maigres mangèrent les vaches grasses, mais leur corps restait efflanqué. Puis sept épis poussèrent sur une seule tige : beaux épis, chargés de grain. Et voici que sept épis dessé­chés avalèrent les beaux épis. Y a-t-il une raison dans ces choses contre nature?

Joseph : Ces deux visions ne font qu’un songe, et Dieu va accom­plir ce qu’il fait connaître ici à Pharaon. Les sept vaches grasses ou les sept beaux épis sont pour l’Egypte sept années d’abondance où le

Nil fera fleurir ses rives. Puis on verra sept vaches maigres ou sept épis sans grain, qui seront sept années de famine. L’Egypte entière en sera désolée.

Que mon Seigneur choisisse maintenant un homme sage, et qu’il l’établisse sur le pays. Qu’il prélève un cinquième des récoltes durant les sept années d’abondance. Qu’il accumule les vivres dans les gre­niers de mon Seigneur. Ils seront une réserve pour ses peuples et ainsi dans les années de sécheresse le pays ne périra pas.

Pharaon: Où pourrais-je trouver un homme plus sage? Joseph, l’esprit de Dieu est sur toi et tu viens d’éclairer ma route. Sois désor­mais mon intendant : tu dirigeras ma maison et tout mon peuple obéira à tes ordres; par le trône seulement je serai au-dessus de toi.

On mime la scène suivante.

Récitant : Puis Pharaon ôta son anneau de sa main et le passa à la main de Joseph ; il le fit revêtir d’habits de lin lin et suspendit à son cou le collier d’or... et Joseph sortit de devant Pharaon et il parcourut tout le pays d’Egypte.

 

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Acte II

 

Premier tableau

 

La maison de Joseph

 

Harfîz : Maître, il y a ici des hommes qui veulent te voir.

Joseph, qui écrit: Quels hommes?

Harfîz : Encore des nomades. On ne voit plus que cela dans notre ville ; il en arrive chaque jour et tous demandent du blé.

Joseph : Dans ma propre maison ? Mes secrétaires reçoivent cha­que jour au palais. Tu ne le leur as pas dit? S’il me fallait recevoir moi-même tous ces étrangers que la sécheresse envoie maintenant vers l’Egypte, je n’aurais plus le temps de m’occuper des affaires du royaume. Renvoie ces hommes à Nobalim. Il les verra demain.

Harfîz: C’est ce que je leur ai dit. Ils répondent qu’ils ont attendu tout le jour dans la cour du palais, sous les quolibets des gardes. La foule était si grande qu’ils n’ont même pas pu entrer dans l’antichambre de Nobalim. Ils ont su où était ta maison et veulent te voir toi-même.

Joseph: Qu’ai-je à faire de les recevoir? Renvoie-les, je te dis.

Harfîz: Ils sont si fatigués que je n’ai pas eu le cœur de les faire chasser par tes gardes. Mais je crains qu’ils ne dorment devant les grilles de tes jardins pour te présenter demain leur requête dès que tu quitteras cette maison. Ils viennent de si loin ! Ta prévoyance a fait de l’Egypte le grenier de l’Orient en ces années de misère. Ceux-là arrivent de plus loin que le désert, par delà la montagne du Sinaï.

Joseph : De plus loin que le Sinaï ? Silence. Fais entrer ces hommes.

Harfîz : Ici même ?

Joseph: Oui, je vais les y recevoir. Harfîz sort. Qui sait s’ils ne sont pas des voisins de Canaan ? Au-delà du Sinaï les tribus se croisent et se connaissent. Se querellent souvent aussi. Peut-être ceux-là auront- ils entendu parler de Jacob. Ce serait une curieuse rencontre. Mais mon père vit-il encore ? Ah ! mes frères, je ne cesse de vous maudire, et toute ma fortune présente ne m’a pas consolé de votre ignominie. Il se lève. V oyons ces hommes. Harfîz introduit les frères de Joseph qui se proster­nent. Joseph passe dans le cabinet Mes frères ! Ce sont mes frères ! Et Benja­min n’est pas avec eux? Ont-ils trahi aussi ce second fils de Rachel?

Eux ne sauraient me reconnaître : comment retrouveraient-ils dans l’homme de la fortune le jeune adolescent qu’ils ont vendu? Dieu! Inspire-moi contre ces lâches une prompte justice ! Il rentre et écarte du pied Siméon Ne souillez pas ce tapis de votre puanteur. Sîméon se recule D’où venez-vous?

Ruben: Du pays de Canaan pour acheter des vivres.

Joseph brusquement, après un court silence : Vous êtes des espions !

Ruben : Non, Seigneur, vos serviteurs sont venus pour acheter des vivres. Tous nous sommes les fils d’un même homme et nous sommes d’honnêtes gens.

Joseph: Non pas. Vous êtes venus pour reconnaître les points faibles du pays.

Ruben : Seigneur, nous ne sommes pas des espions. Nous, vos serviteurs, nous sommes douze frères, fils d’un même homme au pays de Canaan. Le plus jeune y est resté avec notre père.

Joseph: Votre père vit donc encore?

Ruben: Oui; Jacob est son nom.

Joseph: Et celui du plus jeune?

Ruben: Benjamin.

Joseph : Et votre douzième frère ?

Ruben après un court silence : Il n’est plus.

Joseph: C’est comme je viens de vous le dire: vous êtes des espions ! Mais je vais vous soumettre à une épreuve : par la vie de Pharaon, vous ne sortirez pas d’ici avant que votre plus jeune frère y soit venu. Envoyez donc l’un d’entre vous pour aller chercher votre frère. Quel âge a-t-il?

Ruben: Treize ans, mon Seigneur. C’est pourquoi notre vieux père Jacob, qui le chérit, n’a pas voulu le laisser partir avec nous. Tous deux nous attendent dans l’angoisse: le blé d’Egypte est leur dernier espoir. Car telle est la famine en Canaan qu’ils mourront, et avec eux nos enfants et nos femmes, si vous ne voulez pas nous vendre des vivres.

Joseph après un silence : Vous partirez avec le blé. Tous sauf un. Il touche Siméon du pied Celui-ci. Il restera dans ma prison en otage jusqu’à votre retour. Et il mourra, si vous ne ramenez pas votre plus jeune frère. Méhil ! Méhil paraît Méhil, fais conduire cet homme dans ma prison. Méhil va chercher deux gardes.

Siméon: Mais, Seigneur...

Joseph : Tais-toi. Le temps de ton malheur est venu. Qui sait si tu en verras la fin ? Emmenez-le. Les gardes emmènent Siméon Pour vous, retournez devant les grilles des jardins. Laissez ici les bourses avec vos sacs. Mon intendant les fera remplir pour votre argent. Ils sortent.

Aser, s’inclinant le dernier: Seigneur, qu’allez-vous faire de notre frère Siméon ?

Joseph: Ne te l’ai-je pas dit? Quand je verrai ici votre frère Benjamin, ce Siméon sera libre. Sinon, il mourra. Aser sort. Harfiz ! Fais remplir les sacs de ces Hébreux ; dans chacun d’eux tu remettras d’abord la bourse.

Harfiz : Mais...

Joseph : Et surtout ne leur en dis mot. Je veux que leur vieux père ne manque de rien dans son pays de Canaan. Il se remet à écrire pendant qu’Harfîz met les bourses dans les sacs.

Harfiz : Connaissez-vous ce pays et ces hommes, maître, que vous soyez si généreux à leur égard ?

Joseph : Est-ce à toi de m’interroger, Harfiz ? Fais comme j’ai dit. Et ne t’inquiète plus au sujet de Joseph. Il agit par une sagesse qui passe celle de l’Egypte.

Deuxième tableau

La maison de Jacob

Benjamin : Mais si, père, je vous assure. Ce sont eux ! Deux femmes d’Hébron les ont vus au gué d’Insaour. Comme elles s’éloi­gnaient avec les brebis pour remonter au village, est arrivée au gué une caravane; de loin l’une a reconnu Issachar; et les chameaux étaient chargés de blé. Les hommes se disposaient à les faire boire.

Jacob : Qui étaient ces femmes, Benjamin ?

Benjamin: Des adullamites du bas faubourg.

Jacob: Il ne m’étonne pas qu’elles aient pensé à Issachar; il n’a passé que trop de soirées au fond du village. Mais en croirons-nous ces étrangères? Elles étaient sur le chemin du retour, dis-tu. Elles n’ont pas dû bien voir. Et tant de caravanes reviennent ces temps-ci, chargées de vivres. Ce seront des chameliers de Madian.

Benjamin : Pourquoi doutez-vous, père ? Mes frères vont revenir.

Jacob : Joseph, lui, n’est jamais revenu. Depuis sa mort, Benja­min, j’ai toujours pensé pour ses frères à un sort semblable. Et je n’ai pas voulu que tu partes avec eux. Aujourd’hui, tu me restes seul. Sois la force de ma vieillesse. Fils de Rachel, sois la tendresse de mes derniers jours. M’aimes-tu, Benjamin ?

Benjamin : Père, ne demandez pas ces choses. Vous savez comme je vous aime ! Et vous m’avez engendré autrefois, mais aujourd’hui encore je cours dans votre clarté comme l’écureuil gambade dans la lumière du matin. Et vous êtes l’arbre, mon père, et vous êtes la lumière aussi. Et mon cœur ne connaît pas le crépuscule tandis qu’il puise sa force dans la maison de Jacob.

Jacob: Dieu seul est notre secours, mon enfant. Qu’Il t’ait en sa sainte garde. Si je ne dois plus revoir tes frères, c’est sur toi que va reposer la bénédiction d’Abraham. « Et notre race sera nombreuse comme les étoiles du ciel et comme le sable des mers. Et dans le nom des fils d’Abraham toutes les nations de la terre seront bénies ». C’est le dit de la promesse. Mais tu es seul, et si jeune Benjamin, et je vais vers la mort.

Benjamin : Vos yeux verront le salut de notre maison, car je sens que mes frères vont revenir. Et de nouveau nous serons ensemble, et de nouveau votre joie, et notre amour couronnera votre cep comme les pampres entrelacés.

Voix faible au dehors: Père Jacob!

Jacob: Entends-tu comme moi, Benjamin? Il me semble qu’on m’appelle ! Benjamin sort en courant.

Voix plus proche: Père Jacob! Nous sommes de retour!

Jacob se levant : Ils sont là ! Mes enfants sont là ! Mon Dieu ! J’aurai vu ce jour. Dan et Nephtali entrent, suivis de Benjamin.

Dan: Nous voici revenus, père, et nos chameaux sont chargés de blé!

Jacob: Que je suis heureux, mes enfants ! Ils s’étreignent Toi, Dan, et toi, Nephtali ! Que font vos frères ?

Nephtali: Ils dessellent les bêtes, père Jacob, et les débarrassent du joyeux fardeau. Voyez : déjà ils arrivent.

Les frères entrent et déposent leurs sacs en tas au milieu de la pièce; ils vont baiser les mains de Jacob. En même temps:

Ruben: Père Jacob, quel bonheur de vous revoir!

Issachar : Bonjour, père Jacob !

Gad : Bonjour, père !

Jacob: Mes enfants, mes enfants...

Aser : Quelle joie, père !

Zabulon : La route fut longue, mais nous voici !

Jacob: Toi, Aser! Et toi, Zabulon!

Juda : Heureux jour, père Jacob !

Lévi : Notre malheur va finir.

Jacob : Bienvenue, Juda, bienvenue, Lévi : je ne croyais plus voir ce jour.

Pendant ce temps Benjamin range les sacs en ordre sur le côté

Jacob : Et Siméon, Ruben ? Je ne vois pas Siméon.

Benjamin : Regardez, père, le beau blé : le bonheur est dans la maison ! Qu’est-ce que c’est ? Je sens quelque chose de dur au fond du sac. C’est une bourse?

Juda: Mais c’est ma bourse ! Je l’avais laissée chez F Egyptien !

Lévi: Fouillons les sacs. J’ai aussi ma bourse!

Gad : Et moi la mienne !

Dan: La mienne aussi!

Juda: Pourquoi l’Égyptien ne les a-t-il pas gardées? Cet homme me fait peur, Issachar.

Jacob : Cet argent était pour payer le blé, Ruben. Pourquoi le rapportez-vous ?

Ruben: Je ne sais pas, mon père; ces bourses ne devraient pas être dans nos sacs. Nous les avons laissées au ministre de Pharaon. Puis cet homme a fait remplir nos sacs. Il y a eu quelque méprise.

Jacob : Et Siméon, Ruben ? Benjamin se tient devant à gauche comme la statue de l’innocence.

Ruben: Cet homme l’a gardé, père. Il a mis ce prix à notre retour. C’est le maître du pays. Et d’abord il nous a crus des espions. Nous lui avons dit : « Nous sommes d’honnêtes gens. Nous sommes douze frères, fils d’un même père: l’un n’est plus, et l’autre est resté au pays de Canaan auprès de notre père». Alors, l’homme nous a dit : «Je saurai si vous êtes sincères ; laissez un de vos frères avec moi, laissez vos bourses, et je ferai remplir vos sacs pour votre argent. Quand vous aurez apaisé la faim de vos familles, ramenez ici votre plus jeune frère et je saurai que vous n’êtes pas des espions». Alors il nous rendra Siméon et nous pourrons commercer librement dans son pays.

Jacob: Siméon est captif! Joseph n’est plus, et vous voulez me prendre Benjamin ! Le malheur est sur moi. Mais Benjamin ne repar­tira pas avec vous ! C’est le seul qui me reste des deux fils de Rachel. Pourquoi avez-vous parlé de lui à cet homme ?

Issachar : C’est cet homme qui s’est informé sur nous et sur notre famille. Il nous a dit: Votre père est-il encore en vie? Avez-vous d’autres frères ?

Aser : Et il nous regardait comme s’il voulait percer notre cœur. Nous ne pouvions pas lui mentir, père Jacob.

Dan: Pouvions-nous savoir qu’il dirait: Faites venir ici votre jeune frère ?

Juda : Mais si nous l’emmenons, il reviendra, père. Je vous le pro­mets sur ma propre vie.

Jacob : Notre misère ne finira pas !

Récitant, pendant que la scène s’assombrit et que les personnages demeurent immobiles: Or, la famine pesait lourdement sur le pays. Les sacs, un à un, se vidèrent. Deux servantes en noir emportent les sacs l’un après l’autre. Et le peuple était dans l’accablement, car la saison ne vit pas revenir les pluies. Alors les bêtes commencèrent à mourir et les femmes n ’eurent plus de lait. Ce fut l’été de la malédiction. En vain les bras des hommes se tendaient vers le ciel. Les sacrifices mêmes étaient inutiles, car Dieu s’était détourné de la maison de Jacob. La lumière revient, mais plus faible qu’au début.

Jacob : Retournez en Egypte acheter un peu de nourriture, et voici ce que vous ferez : prenez les meilleurs produits du pays, le petit reste qui est encore en nos réserves, et apportez-les en présent à cet homme : un peu de baume, un peu de miel, des aromates, du lauda­num, des pistaches et des amandes. Prenez aussi l’argent qu’il vous a remis par méprise, et ajoutez-y les dernières pièces d’or qui me res­tent. Prenez aussi votre frère il montre Benjamin et retournez vers cet homme. Que le Dieu tout-puissant vous fasse trouver grâce devant cet Egyptien et qu’il laisse revenir Benjamin avec Siméon. Juda et Lévi emmènent Benjamin ; tous les suivent. Et moi je serai de nouveau sans enfant.

Troisième tableau

 

La maison de Joseph

 

Hariïz fait des comptes debout à un pupitre, Kalima prépare les habits de Joseph.

Harfîz : Notre maître a-t-il bien dormi, Kalima ?

Kalima: Il a passé la soirée au palais, puis a travaillé dans sa chambre une partie de la nuit. Je n’ai pas osé encore troubler son repos.

Harfîz : Regarde donc qui fait ce bruit devant nos grilles.

Kalima : C’est une caravane, intendant, mais en pauvre cortège. Quelques pouilleux avec leurs ânes. On dirait qu’ils veulent entrer.

Harfîz: Sont-ils nombreux?

Kalima: Une dizaine.

Harfîz: Va en chercher un ou deux, que je sache ce qu’ils demandent. Kalima sort Huit jarres d’huile et cinq jarres et douze jarres font vingt-cinq jarres. Vingt boisseaux et quarante-cinq font soixante-cinq boisseaux. Ruben et Aser entrent et s’inclinent Je VOUS ai déjà vus ici. N’êtes-vous pas les Cananéens?

Ruben: En effet, maître.

Harfîz : Kalima parlait de vos ânes. La saison passée vous étiez en plus grand équipage.

Ruben: La sécheresse sévit toujours sur le pays et nos chameaux sont morts. Notre frère est-il toujours avec vous?

Harfîz : Je vais prévenir mon Seigneur. Il sort.

Aser : Penses-tu, Ruben, que Siméon soit encore ici ?

Ruben : Comment le saurais-je ? Le maître de cette maison a tout pouvoir en Egypte. Il ne lui aura rien coûté de le faire disparaître.

Aser : Il y a plus de six mois de notre dernier voyage, et il a pu croire que nous ne reviendrions pas.

Ruben: Je le crains, Aser. Dieu fasse qu’il n’arrive rien à Benja­min non plus !

Harfîz, qui entre: Mon Seigneur vous verra tout à l’heure. Votre plus jeune frère est-il avec vous?

Ruben : Oui, il attend avec les autres devant les grilles.

Harfîz : C’est bien.

Ruben: Pourrons-nous encore vous acheter des vivres? Rien n’a poussé en Canaan. Mais nous avons l’argent. L’argent pour nos achats, et aussi cet autre argent que nous avions laissé ici.

Aser: A notre retour, en ouvrant les sacs, nous l’y avons trouvé avec le blé. Mais nous ne l’avions pas repris nous-mêmes, maître. C’est sans doute une méprise. Nous ne savons qui aura mis cet argent dans nos sacs.

Harfîz: Tranquillisez-vous. Mon maître vous fait dire de ne pas craindre. C’est votre Dieu, le Dieu de vos pères, qui vous a donné un trésor dans vos sacs. Et voici votre frère !

Ruben il avance d’un pas." Simeon ! Siméon les embrasse.

Harfîz : Allez maintenant chercher les autres.

Aser, qui est sorti: Venez tous. Le Seigneur va nous recevoir. Et Siméon est avec nous ! Tous entrent.

Joseph, entrant, cependant que ses frères se prosternent : Ne VOUS prosternez pas ; je veux voir vos visages. Ainsi, vous êtes revenus ? Je ne l’espérais plus de votre affection fraternelle, et celui-ci a failli périr abandonné par vous. A Ruben: Votre père va-t-il bien?

Ruben: Notre père Jacob va bien, mon Seigneur. Il vit toujours au pays de Canaan. Il vous envoie ces présents, qui sont tout ce qui nous reste. Mais il ne voulait pas laisser partir Benjamin avec nous. D’où notre retard dans ce second voyage.

Joseph : Celui-ci est votre plus jeune frère ? Dieu te soit favorable, mon fils. II passe dans le cabinet, essuie ses yeux et rentre. Har'fiz, qu’on leur serve un repas dans mes jardins, mais veille qu’à celui-ci on fasse la part la meilleure. Aimes-tu le miel et les amandes, mon fils?

Benjamin : Oui, mon Seigneur.

Joseph : Qu’on les lui donne. J’en cueillais aussi à ton âge dans un pays qui devait ressembler au tien. Je n’en mange plus en Egypte. Allez maintenant. Quand vous aurez mangé, vos sacs seront garnis de nouveau et j’y ajouterai des miens, autant que vos ânes en pourront porter.

Ruben : Dieu vous bénisse, mon Seigneur, et qu’il garde vos jours dans la prospérité.

Joseph: Qu’il me rende la paix, Ruben, la paix du cœur.

Ruben: Vous connaissez mon nom, mon Seigneur?

Joseph : Ne l’ai-je pas entendu quand tes frères te parlaient ? Gardez aussi votre argent. De sitôt Canaan ne sera riche.

Ruben: Mon Seigneur, nous aurons pour vous une éternelle reconnaissance.

Joseph : Ayez surtout votre cœur pur. Et ne vous querellez pas pendant le voyage. Rien n’est meilleur, Ruben, que l’amour entre des frères. Et protégez le plus jeune d’entre vous.

Ruben: Nous n’y avons jamais manqué, mon Seigneur.

Joseph: Jamais, Ruben? Ruben s’incline et sort à reculons après ses frères. Harfiz, attends-moi ici. Il va dans le cabinet et revient Voici la précieuse coupe que m’offrit Pharaon en gage d’amitié. Tu la placeras où je t’ai dit. Et que personne ne te voie.

Quatrième tableau

Dehors, le soir

Ruben, entrant: Nous dormirons ici. Fais décharger les ânes, Issa- char. Ils pourront paître au bord de la route. Puis vous les attacherez aux arbres d’auprès. Mais qu’on apporte les sacs. Je veux que nous dormions sur eux : la nuit n’est pas SÛre. Ils apportent les sacs et s’y assoient.

Gad: Quel homme étrange, cet Egyptien. Regarde, Nephtali, Benjamin dort déjà. Oui, quel homme étrange! Tant de bontés, après tant de menaces !

Dan: Toi qui le connais, Siméon, quel homme est-il?

Siméon: J’étais en prison, et jamais je ne lui parlai. Mais il m’a fait traiter avec mesure ; pas une fois je n’ai eu faim. Chaque jour vers la dixième heure, je pouvais faire quelques pas dans sa cour et voir le soleil. Lui-même était alors à écrire, ou à donner ses ordres aux ministres. Et parfois, à travers la fenêtre, il me fixait de ses yeux sombres, tantôt avec amertume, tantôt avec tendresse. Mais la ten­dresse comme l’amertume me faisaient baisser le regard. C’était comme s’il voulait scruter les troubles régions de mon âme.

Lévi: Qu’as-tu à te reprocher, Siméon?

Siméon: Lévi, tu as déjà oublié? J’ai livré Joseph autrefois. Hé bien, sous le regard de cet homme, le péché remontait du profond de mon cœur et rougissait ma face d’une honte sans pardon. J’aurais voulu lui jeter au visage tout l’argent des Madianites et pouvoir crier: «Non ! Non ! Je n’ai pas livré Joseph ! » Je l’ai fait pourtant.

Nephtali: Nous l’avons fait avec toi, Siméon. Nous partageons ton péché et ta honte.

Zabulon : Pas toi, Nephtali ; tu ne voulais pas.

Nephtali : Mais je vous ai laissé faire. Est-ce bien différent ?

Dan : Ruben et Aser s’étaient éloignés quand nous avons tramé le complot. Quand ils sont revenus, Joseph déjà n’était plus là.

Aser : Mais nous n’avons su que pleurer. Nous n’avons pas couru redemander Joseph aux Madianites. Et à Hébron nous n’avons rien dit à notre père. Je lui ai même répété votre mensonge en lui mon­trant la tunique tachée du sang de l’agneau. Pour vous protéger de sa colère ? Ou plutôt pour en finir, comme on édifie un tombeau sur un cadavre afin qu’il ne vienne plus troubler les nuits? Celui-là les trouble toujours.

Ruben : Cette nuit est celle du remords. Pas plus que le remords elle ne pourra finir. Qui nous donnera la rémission du matin ?

Juda, entrant: Ruben, j’étais là-bas à attacher les ânes quand j’ai entendu des cavaliers. Ils ont mis pied à terre à l’entrée du bois, et je crois avoir vu leurs ombres se glisser parmi les arbres dans notre direction.

Issachar: Notre Juda aura bu du vin d’Egypte. Nous n’avons rien entendu.

Zabulon: Ecoutez... On entend des pas qui se rapprochent. Tous se lèvent, sauf Benjamin qui dort.

Capitaine des gardes : Etes-vous les Cananéens ?

Ruben : Oui. Que voulez-vous ?

Capitaine des gardes : Le ministre de Pharaon m’envoie à votre recherche. Ouvrez vos sacs.

Dan : Mais il nous a donné lui-même ce blé, autant que pouvaient en porter nos ânes.

Capitaine des gardes : Ouvrez vos sacs !
Les gardes vont de l’un à l’autre, fouillant les sacs qu’on leur a ouverts.

Premier garde : Réveille-toi, garçon : j’ai aussi à fouiller ton sac. Capitaine, j’ai trouvé ceci ! il montre la coupe devant Benjamin mal réveillé et éberlué.

Capitaine des gardes : C’est la coupe de notre maître ; c’est elle qu’il nous envoie chercher ici! Et ce drôle feignait de dormir, pour mieux nous cacher son larcin. Attachez ces hommes !

Lévi : Mais l’enfant ne savait pas, ni aucun de nous.

Capitaine des gardes, le fouettant : Attachez ces hommes !
Les gardes les attachent et les font sortir.

 

 

Dernier tableau

La maison de Joseph

Joseph est entouré par ses frères debout qui baissent la tête.

Joseph: Qu’est-ce que c’est que cette action que vous avez com­mise? Ne saviez-vous pas qu’un homme comme moi connaît les choses secrètes?

Juda: Que dirions-nous à mon Seigneur? Comment nous justi­fier? Dieu a mis en lumière l’iniquité de vos serviteurs. Nous sommes ses esclaves. Et mon Seigneur peut nous retenir.

Joseph : Hé bien, loin de moi de faire cela. Mais celui dans le sac de qui la coupe a été trouvée sera mon esclave. Pour vous, montez en paix chez votre père.

Juda : De grâce, Seigneur, que je puisse me faire entendre et que votre colère ne s’enflamme pas contre moi, car vous êtes l’égal de Pharaon. A notre premier voyage vous nous avez interrogés disant : « Avez-vous encore un père ou un frère ? » Et nous avons répondu : «Notre père Jacob est âgé et garde auprès de lui l’enfant de sa vieillesse, seul survivant de sa mère Rachel, car le premier, Joseph, est mort ». Et vous avez demandé que Benjamin descende vers vous. Mais Jacob ne l’a pas voulu. Je lui fis alors la promesse que cet enfant reviendrait, sur ma vie. A grand regret, Jacob accepta de le laisser partir, et mon Seigneur nous a comblés de sa bonté. Mais aujour­d’hui, sans savoir d’où vient ce nouveau malheur qui nous accable, nous l’acceptons comme la rançon de nos péchés. Seulement je vous dis: Gardez-moi comme esclave à la place de Benjamin, car sans l’enfant je ne reverrai pas la face de mon père. Prenez ma vie, s’il le faut, mais rendez l’enfant à Jacob.

Joseph : Ce n’est pas toi, ni aucun de vous, mais ce Benjamin qui a pris ma coupe.

Ruben : Comment l’aurait-il fait ? Il ne nous a pas quittés un moment. Et Benjamin a toujours marché dans la droiture ; son jeune cœur connaît-il le mal ? Nous ne savons comment ce malheur a pu tomber sur lui. Mais, Seigneur, je suis l’aîné de ces frères ; c’est donc à moi, et non à Juda, de rester ici à la place de l’enfant. Je vous en supplie, Seigneur: ne laissez pas notre père Jacob descendre dans la mort avec sur le cœur cette tristesse ; car s’il ne revoit Benjamin, rien désormais, ni aucun de nous, ne pourra le consoler.

Joseph : Toi aussi, Ruben, tu es prêt à donner ta vie pour ton frère ?

Ruben: Oui, Seigneur.

Siméon: Moi aussi, Seigneur.

Plusieurs : Nous aussi.
Les autres approuvent de la tête.

Joseph : Cette clarté dans votre cœur, c’est le pardon que vous avez cherché, et qu’enfin Dieu vous envoie ! Ceux qui ont vendu le frère veulent aujourd’hui mourir à la place du frère. Ainsi les deux fils de Rachel auront été votre épreuve, et celui-ci est votre rachat comme l’autre, jadis, fut votre honte.

Siméon: Seigneur, êtes-vous devin que vous sachiez toutes ces choses ?

Joseph: Siméon, je suis ce Joseph que tu as vendu autrefois. Et pourrais-je plus longtemps retenir mes larmes? Je vous vois de nou­veau autour de moi comme les onze étoiles dont la clarté m’environ­nait dans les ténèbres de Sichem. Reconnaissez-moi, mes frères ! Et approchez-vous, comblez entre nous cet abîme. Il s’est découvert Que le Très Haut le remplisse de tendresse, et cet abîme n’aura jamais été. Oui, Dieu a conduit toutes nos voies dans les contrées du désert et de l’angoisse. Mais voici qu’il les réunit et vos routes retrouvent la mienne dans ce pays de l’abondance qu’est notre amour. Oui, Issa­char et toi Aser: je suis Joseph. Gad, Dan, Nephtali, me connaissez- vous à présent ? Et toi Lévi, et toi Zabulon, sommes-nous désormais réconciliés avec notre jeunesse ? Juda, comme je t’aime d’avoir offert ta vie le premier. Siméon, j’étais en prison avec toi. Pas de jour que je n’aie pris de tes nouvelles, quand je n’avais pu te regarder. O mon frère Ruben, dans quel désordre du cœur, dans quelle angoisse de l’âme ai-je attendu votre retour ! Parfois je me disais : reviendront-ils chercher leur frère? Et s’ils viennent, un seul aura-t-il le courage de s’offrir ensuite pour Benjamin? Plus que vous j’ai souffert votre épreuve. Mais vous avez entendu la voix de Dieu. Et cette voix, qui vient de vous souffler la justice, c’est la voix de la promesse, celle qui fut faite à Abraham et à sa descendance à jamais.

Harfiz, fais dresser la table magnifique que je t’ai dit de tenir prête. Ce sont mes frères, et de nouveau des fils de Dieu. Il commence à les faire asseoir tandis qu’on sert. Vous vous restaurerez, vous vous reposerez, mes frères. Puis vous prendrez les plus beaux chariots de l’Egypte. (N’ayez plus de souci : c’est Dieu qui m’a établi maître dans ce pays, et ministre de Pharaon!) et dans ce grand équipage montez en Canaan et ramenez jusqu’à moi votre père Jacob. Qu’il vienne par­tager ma fortune avec vous, avec vos femmes et vos enfants ! Il s’assied. Mais d’abord célébrons notre reconnaissance : et tandis qu’elle court entre nous, liqueur bienfaisante de la joie, elle monte vers Dieu comme un hymne. A tous les sacrifices de la crainte Dieu préfère ce chant de l’amour.

Tous s’immobilisent, Joseph tendant un morceau à Benjamin et à Siméon qui sont près de lui.

Récitant : La nouvelle se répandit dans la maison de Pharaon. Les frères de Joseph, disait-on, sont arrivés; et cela fut agréable aux yeux du roi. Et Pharaon dit à Joseph : Que tes frères prennent au pays d’Egypte des chariots pour eux, leurs enfants et leurs femmes, et qu’avec leur père ils reviennent ici. Que leurs yeux ne s’attardent pas avec regret sur les objets qu’ils laisseront; car tout ce que l’Egypte a de bon sera pour eux. Et les fils d’Israël firent ainsi. Quand il vit les chariots que Joseph avait envoyés la vie se ranima au cœur de Jacob, et il dit : « C’est assez. Mon fils Joseph est encore en vie. J’irai et je le verrai avant de mourir». Et tous s’en vinrent en Egypte, Jacob, avec lui ses fils et les fils de ses fils, ses filles et les filles de ses filles et toute sa descendance.

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