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La messe - propriétés, mode d'emploi
Extrait des Saisons de Saint-Jean

n°11 (Automne 1985)

   Admettez, je vous prie, cette fiction (et n’est-elle pas trop vraie pour tant de vieux camarades ?) : mettez que depuis vingt-cinq ans j’aie quitté mon église ; que j’en veuille aujourd’hui reprendre le chemin ; et à l’heure de la messe y entrer, non par le grand portail théologique, au tympan duquel s’inscrivent de si belles figures dont le sens est toujours à sonder, mais plutôt par quelque porte latérale qui donne vue sur les mystères de l’autel comme sur l’assemblée des fidèles.

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   Vieux look

   Sur la route m’accompagne l’ancien enfant de chœur, qui est peut-être resté mon ange gardien. Il revoit tout en moi. Quel flot d’images ! Cette religion a beaucoup ramassé, insérant – disons cela pour aller vite – une espèce de berakoth, ou prière de bénédiction des Juifs, dans un temple romain. Les vêtements y rappellent les vieilles castes sacerdotales, l’encens monte jusqu’à la divinité du dessus dans un chœur où ne sauraient se hasarder les femmes. Nous n’avions pas d’iconostase, mais du moins une sainte table, solide barrière entre les clercs et les obscurcis. Partout des marches, des degrés, partout des droits et des devoirs. J’étais du sérail, soutane rouge et surplis blanc. Que de précautions ! Pour le bon peuple, c’était plus simple : on ne touche pas, on ne regarde pas, on ne comprend pas, on attend. La langue remue de grandes émotions confuses – Credo, Sanctus… - dans une bouillie de paroles dont le sens doit être réservé au Dieu car le prêtre lui-même y trébuche, quand il ne mélange pas les signets vert, jaune, rouge, feux intermittents de son grand livre.

   Le temps est compartimenté comme l’espace ; les sonneries le divisent en stations pour le corps – à genoux, debout, assis, encore (souvent !) à genoux – tandis que là-bas le mystère se déroule, terrible tête-à-tête d’un Fils avec un Père où l’Un exige la mort de l’Autre, si j’ai bien compris. Mais j’aurai sans doute mal vu, car on m’a dit de fermer les yeux. Lavement des mains, inter innocentes, génuflexions, triples signes de croix, scandent l’avancement de gesta Dei qui nous abritent sans nous traverser. La communion elle-même enfonce chacun dans sa chacunière, vrai cortège de deuil, procession de l’accablement dont le fidèle s’en retourne muni d’un secret bien verrouillé ; l’efficace exige-t-il de ne pas en faire part ? « Allez maintenant, allez, dit le maître, la pénitence est accomplie ; sur le parvis vous pourrez décroiser les bras, et même vous parler. » On n’avait pas attendu sa permission : que de messes basses pendant la vraie messe ! Les plus nostalgiques ne s’y retrouveraient pas sans horreur. Je sais un village où près du baptistère se décidait le prix des volailles entre l’Offertoire et l’Agnus Dei. C’était cela aussi, l’autrefois tant regretté.

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   En même temps, c’était tout autre chose. Quel contraste entre la rumeur du fond de l’église, la contention des âmes à prie-Dieu, la raideur des cous, la tristesse vieillotte du public, et la débauche ornementale qui marquait les cérémonies de sensualité mystique ! Flamme dansante des cierges innombrables, miroitement des lustres, suavité de l’encens, ivresse florale, chamarrure des chasubles et des chapes, broderie exquise des surplis. La couleur partout en son triomphe : le rouge et le vert, le noir et le bleu, le violet et l’or, les rayons de l’ostensoir, le chèvrefeuille de la Fête-Dieu, la pique de Saint-Michel, les âmes rougeoyantes du Purgatoire, les étendards de la procession – Lauda Sion Salvatorem ! - le lutrin aux deux aigles, Saint-Pierre et Saint-Paul, le bon Saint-Antoine, et cinquante statues exhibant avec candeur leur vertu de prédilection… les vitraux qui racontent et qui chantent, le triangle aux quinze cierges pour l’office des Ténèbres, et le Gloria du Samedi-Saint, quand les cloches revenues sonnaient dans l’air la promesse de Pâques tandis que la quadruple clochette d’or, dans une main d’enfant, carillonnait la bonne nouvelle sous chaque voûte de l’espace sacré.

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   Nouveau look

   Me voici au seuil. L’enfant s’est envolé [1]. Entrons cependant.

   Quel coup de froid entre les murs tout nus ! Prêtre en blanc crème (avec croix stylisée et falzars qui dépassent), servants en jeans, bancs en lignes, vases en terre, Saint-Sacrement en punition. On m’assure que ces trois morceaux de fer qui s’enchevêtrent, c’est la Sainte Vierge. L’assistance, qui a beaucoup maigri, a pourtant gagné en liberté, voire en sourire ; elle répond avec sérieux, se serre la main avec bonne foi. Au moment du banquet, une aimable ruée envoie tout le monde au partage, dont ce morceau de pain est un signifiant majeur, transfinalisé par la circularité d’amour qu’il représente. Chacun se convainc comme il peut d’être appelé à une fête, mais s’épuise à en mimer la venue, tandis qu’elle n’arrive jamais pour de vrai. Dans l’ensemble c’est plat, et au-delà du moche. « Qu’est-ce qui s’est passé ? » dit-on après l’événement. Mais notre homme dirait plutôt, après la messe : « Qu’est-ce qui ne s’est pas passé ? » La question est difficile ; il préfère murmurer à l’oreille de son voisin : « C’était quelle fête aujourd’hui ? » Et l’autre, mauvais esprit : « La Saint-Micro ».

   Le verbe a pris tout le pouvoir, et décrète un interdit rigoureux sur l’imaginaire : plus de tapis à fleurs, plus de Dies Iræ, guère d’encens, et quelle musique ! Les parfums, les couleurs et les sons se morfondent. Des mots en « tion » remplissent l’espace, et étirent le temps. De l’autel, le règne est passé à l’ambon. Le prêtre est encore supposé faire la messe valide, mais c’est l’animateur qui la rend « performante ». On n’y rencontre pas moins de douze explications à l’heure. Je les ai comptées.

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   Dès avant le signe de croix, on m’explique pourquoi je suis venu, ce qui me donne régulièrement envie de partir. Puis, alors que je vais dire « Je confesse que j’ai beaucoup péché », on me dit que je vais dire que je reconnais que j’ai péché (Mon Dieu, je vous l’offre !). On lit maintenant l’Écriture, mais comme Dieu parle assez mal de Dieu, une courte harangue dévide d’abord le sens du message qu’on Lui fait dire en trois ou quatre fois cependant qu’une homélie est chargée aussitôt de le reprendre, ce coup-ci en long. Puis la prière universelle, triple offense hebdomadaire au bon sens, au bon goût, et au Bon Dieu, égrène ses explications de vote dans ce patois où le style néo-catholique étale son inimitable fadeur. Moralisme socio-masochiste et abstraction de journaleux [2] y conjuguent leur pesanteur pour l’aplatissement des âmes qui chercheraient encore à s’élever. Oh oui, Seigneur, écoute et prends pitié ! Accablés de monitions, nous sommes écoliers devant des moniteurs.

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   Heureuses les paroisses où l’on peut ensuite entendre une prière eucharistique dans la syntaxe même de l’Église ! C’est plus d’une fois qu’il nous faut en subir des variations explicatives jouant le thème à l’octave au-dessous. Dans le meilleur cas, l’Eucharistie est devenue un « récit », libre de ton et d’allure (et dès lors pourquoi pas inventif dans le propos?) où l’évocation de ce qui s’est passé jadis, à la veille d’une certaine pâque, ramène l’événement à son injuste proportion de discours à répéter. Par là moins vivant que tout le reste, qui est nous, Sosthène, Théodule, Anatole, notre bonne entente, nos retrouvailles dominicales, et cette communion partagée comme pain bénit. Voilà un bon signe ! Inventons-en d’autres, dans notre inépuisable « créativité » : « Approchez-vous, ouvrez les mains, fermez le cercle, chantons : « Ens – emble, ens – emble »… et sous la motion du collectif lambda ce qui restait d’esprit fuse sous la porte. La bêtise peut prendre ses aises : elle a maintenant toute la place.

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   Théologie des malaises

   Double malaise. Le mystère, jadis pétrifié de silence, s’évapore aujourd’hui par les mots. Notre âme soupire après les eaux vives. Car la messe est la source, l’unique secret. Et les caricatures qu’on vient de griffonner – sifflements de soupape après tant d’impatience ! – ne sauraient effacer le filigrane que les âmes saintes contemplèrent et contempleront. Oui, la messe est tout. Elle est le Christ, répandu et communiqué ; elle est donc l’Église. Elle est Dieu reconnu (qui ne peut pas l’être ailleurs) ; elle est l’homme sauvé (qui n’aurait pas pu l’être autrement) ; elle est la célébration – multiple splendeur ! – de cette multiple reconnaissance.

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   Voilà ce qu’il faut mettre au jour ; mais comment, sans écarter d’abord la déception des apparences embrouillées ? Cette embrouillure contradictoire, qu’on vient de colorier à gros crayons, racontons-la maintenant à la théologique, et, bien entendu, sans nuance. Cela fera beaucoup d’injustices. Au moins deux. Mais quoi ? Puisque tout cela ne tend qu’à rendre justice, la pierre philosophale qu’enfin nous découvrirons changera le plomb vil en or pur, et chacun trouvera la raison de son usage avec la déraison de son abus.

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   Autrefois

   Quelque chose se passait, indicible, vaguement terrifiant. L’éloignement du chœur et la distance du latin autorisaient la tranquillité d’un public cependant convaincu qu’il assistait bien à ce drame énorme, le renouvellement du sacrifice de la croix. Et comme le sacrifice, usage religieux universel, est une mort offerte à une divinité en vue de l’apaisement de sa colère, la théologie chrétienne présentait la messe comme l’offrande par les hommes (coupables) de la vie du Fils (innocent) pour calmer le courroux du Père (terrible). Le péché des hommes offense Dieu. Ainsi, de fini dans sa cause (nous-mêmes), il devient infini dans son effet. Et comment réparer une offense infinie sinon par une offrande infinie ? C’est pourquoi le Père suscite son Fils pour que Celui-ci Lui offre sa propre mort à notre place, Puis, sur l’ordre du Fils lui-même, les ministres offrent chaque jour au Père sur l’autel ce qui Lui fut offert une fois dans le sang du Calvaire.

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   Cette logique – cette arithmétique – suscitait deux embarras :

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   1. La moindre bonne action du Fils eût suffi à notre salut, puisque l’infinité de son être étant forcément une certaine dimension de tous ses actes, elle n’appartient pas moins aux plus petites qu’aux plus grandes de ses entreprises. Et donc, pourquoi la mort ? En toute rigueur, elle n’était pas exigible, et Jésus pouvait faire à moins. Alors ? Pas de réponse décisive.

   2. Le corps offert au Père nous dispense de la punition. Notre salut est accompli. Pourquoi manger ce corps maintenant ? Si ingénieuses, si inspirées soient-elles, les dissertations sur l’Eucharistie [3] m’ont toujours paru embarrassées de ces glorieux restes, reçus par la piété comme essentiels, quand, bon gré mal gré, la réflexion les abandonne à une théologie du surplus. C’est naturellement la piété qui a raison, mais il faudra dire pourquoi. Rapport de la Cène à la Croix ? Pas de réponse vraiment éclairante. Mais plutôt, que d’embarras, que de contradictions !

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   Stricto sensu, le sujet est « épineux ». Le Christ veut notre bien, c’est sûr, mais II paraît s’y être pris bizarrement. Aussi, d’inépuisables commentaires s’efforcent-ils d’emmailloter ses bonnes intentions toujours prêtes à se blesser l’une l’autre, d’où cette définition malicieuse de la théologie comme l’art de ne pas regarder les problèmes en face. D’où les flous et le sirupeux d’un discours chrétien où le superlatif accolé à quelque indubitable formule essaie d’intimider les plus judicieuses dubitations. En voici une, naïve, brutale, et qui n’était jamais énoncée : Le Père reçoit en offrande la mort de son Fils. Qu’est-ce qu’il va en faire ? Oui, qu’est-ce qui peut être « satisfait », dans un cœur de père, par la mort d’un fils ? Est-il Saturne dévorant ses enfants ? L’ogre égorgeant ses propres filles à la place des frères du Petit Poucet ? Pourquoi commande-t-Il chose si horrible, ce Dieu que saint Jean appelle Amour ?

   Il faut compter avec les obscurités qui nous enveloppent, mais il faut dissiper celles que nous enveloppons : cette théologie de la rédemption en est l’exemple, impossible tentative pour interpréter en termes sacrificiels la Croix qui à jamais rendit vains ce langage et cette pratique. On m’épargnera de redire dans chaque numéro l’abc des analyses girardiennes. Quiconque en est un peu frotté voit aussitôt la trame en ces sortes d’affaires. Les victimes sacrificielles ne nous protègent qu’à proportion de notre croyance commune à leur culpabilité. Nous nous mettons d’accord pour les haïr ; ainsi leur expulsion fait cesser pour un temps nos querelles, et cela renforce l’illusion que c’est bien du galeux que venait tout le mal. Le déconstructeur de ce mécanisme, c’est Jésus en croix : on ne peut considérer la Sainte Face sans qu’éclatent son innocence et notre péché.

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   Mort des dieux. Agonie des rites. Le monde désacralisé devient le lieu de nos entreprises. Ouverture sur la modernité. Les plus dégourdis des « anciens » avaient bien compris la chose, qui persécutèrent les chrétiens pour crime d’athéisme. [4]

   Résistances. Résurgences. Toute l’histoire de l’Église, civilisatrice, mère des lumières, et aussi – ce qui est beaucoup mieux – semeuse de la grâce, institutrice de la sainteté, apprenant aux hommes les noms du Père, du Fils et du Saint-Esprit, fut assombrie par la survivance de gestes et d’intentions traînant encore dans le temple où gisaient les idoles renversées. Mais parce que la vérité était désormais au centre, l’occultation devint impossible ; les chrétiens ne peuvent pas cacher leurs plaies, et l’on ne s’indigne de leurs « barbaries » [5] qu’au nom du christianisme même. Mieux : c’est par lui qu’on les voit. C’est lui qui les voit en nous. [6]

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   Reste que la théologie a du pain sur la planche pour mettre en formules le mouvement ineffable de notre salut. Elle est, sur ce point comme sur bien d’autres, surpassée par la richesse des Écritures qui disent tout (et dont on n’a pu méconnaître le sens que par l’immémoriale et vicieuse habitude de prendre les choses à l’envers !), et surpassée par l’humble piété qui discerne le toucher de l’amour dans le mystère de l’hostie. Ces Écritures, que l’Église met sur nos lèvres, cette piété, qu’elles-mêmes firent surgir en notre cœur, nous tâcherons de les considérer pour savoir mieux ce qu’est la messe et ce qu’il faut y faire.

   S’il importe de le savoir mieux, c’est qu’on ne le sait pas très bien. De cette vacance le dernier des pratiquants n’a pu que s’apercevoir. Sondons un peu la plaie.

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   Aujourd’hui

   Ce malaise d’une messe incompréhensiblement « sacrificielle », on n’a pu le dissoudre qu’en éludant la réalité même d’une « mort pour les péchés » dont on ne sait plus que faire. Ne cherchez pas ailleurs les raisons du glissando liturgique, de l’hostie vers le livre. Il fallait tasser dans une durée minimum une cérémonie archaïque qui tentait si fort tous les gagne-gros de la démystification. Et donc, c’est bien fini : la messe ne renouvelle plus « le sacrifice de la croix ». Elle convoque à un rendez-vous, où Godot se fait représenter par son concept, puisque la substance en est langagière. La messe est la réunion des réunions, délice des partageux du bavardage, redoublement d’ennui pour tous les autres. Monitions, lectures, homélie, interventions, « récit », invitation, dialogue… Ce qui se passe doit se passer « après » : notre action, notre effort, notre engagement dans le combat « pour la justice », nos différentes guerres « pour la paix ». D’un bout à l’autre, une pièce de Brecht : distanciation, conscientisation… désolation !

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   J’apprends ce matin même quelle banderole-super flottait sur le podium d’un grand rassemblement de jeunes : « Aujourd’hui, construisons demain ! » [7] Puis le père évêque vint présider la messe. Quelle messe ? En vue de quoi ? Si j’ai bien lu, la messe était dite : aujourd’hui, construisons demain. Toute parole subséquente devient explétive. Quand le père évêque aura fait faire à ces gros mots beaucoup de petits, vivement qu’on remue les jambes ! Marchons, marchons vers l’horizon.

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   Soit maintenant une paroisse moyenne, moins exposée à la mobilisation suspecte des grands rassemblements. La même dissolution y a fait son bout de chemin et la tentation est grande de banaliser les restes du repas en même temps qu’on éteint les cierges. Dans l’église vide où l’assemblée vient fonctionner de temps en temps, ce qu’on appelait jadis le Saint-Sacrement, – Tantum ergo Sacramentum, salutaris hostia – et qui n’a plus beaucoup de noms dans aucune langue, est au mieux confiné dans quelque chapelle latérale où le troisième âge est encore autorisé à y discerner le Corps du Seigneur. Personne en tous cas n’y invite les nouveaux venus. Comme tous autres visiteurs, ils aperçoivent en entrant la dernière icône de Dieu, je veux dire le Livre, signifiant majeur de notre nouvelle religion des mots.

   Certains trouveront que je passe les bornes de la justice, et j’entends se récrier plusieurs prêtres de mes lecteurs : « Ce que vous dites n’est pas la règle, au contraire ! Nous sommes nombreux – en notre pauvre nombre – à discerner dans l’hostie le Corps du Seigneur, à l’adorer comme tel, et peut-être avec une piété plus grande qu’il y a dix ou quinze ans. »

   Ces prêtres ont raison. Qu’ils me pardonnent. Mais, outre que je n’invente pas les détails ci-dessus, outre que ces détails n’ont rien d’aberrations exceptionnelles, je leur demande si nous avons bien une théologie qui nous permette de donner sens aux gestes de l’adoration que leur intuition de chrétien et de prêtre leur commande si justement. Voilà l’affaire. On sent bien que la liturgie est assise entre deux chaises. Elle doit répudier non moins le verbalisme régnant que la vieille sacralité en ce qu’elle traînait de païen après soi. Or, sous ces apparences également obscures, je ne doute pas que la messe de Jésus-Christ n’ait été, ne soit, toujours dite. Je crois que les prêtres, la célébrant, veulent faire ce que fait l’Église, et que la personne de l’Église, à travers grandeurs et misères de son personnel, n’a jamais rien fait d’autre que de nous rendre présent le Seigneur. Mais je crois aussi que les chrétiens ne se l’expliquent pas très bien à eux-mêmes, et qu’en faisant quelques pas sur cette route on peut fortifier et éclairer les consciences sans tomber dans aucun des « partis » qui ravagent l’Église, toujours sous prétexte de la mieux servir. Le lecteur s’est déjà rendu compte qu’une réflexion comme celle-ci ne peut « plaire » à personne, de ceux qui habitent un « camp ». Baste ! L’auteur a l’habitude, et sa vocation le chasse comme naturellement de ces lieux « stratégiques ».

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   Ce que Dieu fit pour nous, et autres remarques

   Le seul lieu désirable est le Tabernacle (tente dans le désert, fraîche boutique au coin de la place), le Tabernacle loin duquel nous retiennent, près duquel nous attirent, nos péchés. Le seul savoir enviable est la connaissance du don de Dieu, ce pain descendu du ciel, ce rafraîchissement pour la vie éternelle. Le seul amour qui traverse le voile de Maya [8] est cette adoration perpétuelle, ou, pour mieux parler avec saint Augustin, « cette étreinte que nulle satiété ne désenlacera ».

   Nous ne sommes pas dans l’illusion lyrique, mais dans la connaissance vraie. Ces parages mystiques restituent la distance de soi à soi (se connaître, enfin !), la proximité véritable aux autres, l’intime habitation du Seigneur en nous. Nulle science humaine ne nous enseigne davantage qui nous sommes. À contempler l’abaissement, la servitude du « corps livré », à poser les yeux sur cette grâce offerte, silencieuse et disponible, devenue comme chose pour notre secours, on mesure l’écart de l’immense à l’infime, qui n’est que la figure d’un autre éloignement vaincu par la toute-puissance, l’étendue aride du Saint au pécheur. Quelle route ! Quærens me sedisti lassus. Quel amour !

   À considérer l’invisible transmutation, la fleur blanche de la créature nouvelle, arrhes de la vie éternelle et grâces commençantes d’une terre transfigurée, on devine la force d’exaltation de Dieu, comme II sera tout en tous quand II fera toutes choses renaître. Quelle Espérance !

   Je parle dans la Foi. Pour ceux qui croient. Puissé-je parler pour ce qui ne croit pas, en moi-même, pour ce qui durcit, ou s’effrite, trop convaincu de l’universelle vieillerie. Et pour tous ceux qui ne croient plus, argile qui ne se souvient pas de l’averse ; et pour ceux qui n’osent pas croire en la pluie jamais répandue.

   Et c’est d’une victime que je parle. Celle dont l’innocence dévoile notre péché, dit René Girard. René Girard dit juste ; mais il ne dit pas assez. C’est pourquoi il parle si souvent de la Croix, et jamais de la Cène. Or la Croix ne fut pas subie pour m’informer que je suis méchant, mais plutôt pour me rendre bon. Sans le pain, la Croix n’est qu’un exemple, terrible et décourageant, qui en effet nous convainc de péché, déconstruit nos subterfuges, mais nous laisse dans notre désir envieux, notre violence menaçante, notre moi éclaté, notre désespoir. Vanité des vanités… Ah ! il vaudrait mieux ne pas se connaître !

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   Nous voilà en philosophie, où la vérité est triste. La foi est joyeuse : elle marche sur la mer. (On le voit chez les saints ; et chez le moindre des chrétiens qui veut bien ne pas résister à sa grâce). La force de Dieu est venue jusqu’à nous. Le corps rompu, le sang versé, se répand dans l’humanité que le péché disperse en mille éclats. Sa mort nous est offerte [9], non pour la mort, mais pour la vie. L’amour n’a que ce chemin. Il doit se perdre pour retrouver ce qui était perdu. Se rompre pour épouser l’humanité rompue. Abdiquer, s’émietter, se quitter soi-même pour être à l’infime mesure de chaque grain de cette poussière, prophétie terrible de notre possible dissolution. « L’on ne peut aider un autre au cours de son ascension de l’enfer que si on l’a au préalable rejoint là où il est descendu. » Voilà la Croix. En même temps voilà la Cène. Le Nouveau Testament, d’un bout à l’autre, ratifie cette façon d’entendre notre mysterium fidei. Obéissant à la volonté du Père, dont l’amour veut nous sauver de ore leonis et de profundo lacu, le Fils se fait homme, en terre de péché, serviteur, prisonnier, crucifié, défait, privé de Dieu privé de soi, descendu aux enfers dans les ténèbres d’un Iong Samedi-Saint. Et voilà Dieu avec nous, autre vue sur l’Emmanuel, d’amour yeux clos, d’amour sang répandu, décomposé, déchiré en autant de brins qu’il y aura jamais sur terre de pécheurs se défaisant, se déchirant les uns les autres. Je regarde cette victime quand je regarde l’hostie, et puisque Dieu est amour, puisqu’aucun acte ne peut, plus que cette Passion, me représenter de combien cet amour est haut, et long, et large, et profond… avais-je pas raison de dire que la messe est le seul endroit où Dieu puisse être connu ? Voilà ma proclamation quand je Le reçois. La chair qui m’est livrée, c’est la chair du Calvaire. Je proclame la mort du Seigneur. Mais je ne suis plus seul, puisqu’il habite ce lieu, ma maison obscure. Si Dieu Le ressuscite, Il me ressuscitera. Désormais nous vivrons de sa vie, membres de ce corps ressuscité, soit membres les uns des autres. Ce que nous consommons à la messe est bien le sacrement de notre unité. Ou de notre Rédemption. Ou de notre vie nouvelle. Ces trois grâces ne sont qu’une, mais la pensée – avec quelle allégresse – peut courir à perdre souffle le long de ces trois chemins.

   Aujourd’hui, seulement quelques pas :

   Quant à la vie nouvelle, qui est le ciel, toute l’existence chrétienne en attend et en atteste la Parousie avec le retour du Seigneur ; elle maintient le monde dans cette attente, que l’état religieux désigne sans cesse aux divagations capricieuses du siècle. Et que serait le monde si personne n’y attendait plus ? (Quel est-il, quand il attend autre chose, nous le savons !) Vous êtes le sel de la terre, une autre façon de vivre le temps, faisant comme ne faisant pas, toujours – si peu que ce soit – au delà de vos plaisirs et de vos larmes.

 

   Quant à notre unité, la messe la restaure dans l’invisible et la fortifie dans le visible, mais une telle unité qu’elle ne se fait sur le dos de personne. Le Christ nous fait face – la Sainte Face ! Et dès lors, l’unité ne saurait plus naître de l’occultation du péché, mais bien de son dévoilement, du regard commun sur le plus humble des objets, le plus faible, le moins instrumental, cependant vrai médiateur. La compassion qu’un tel objet inspire nous resserre au plus intime, mais des uns aux autres, comme gens qui écouteraient la même poignante mélodie. Avez-vous vu des auditeurs se regarder au cours d’un concert, remuant avec lenteur leur tête soudain trop pleine ? Comme Satyajit Ray les a bien filmés dans son merveilleux « Salon de musique » ! Ils étouffent de silence, et leurs yeux déclarent tout, un instant tournés vers d’autres yeux. Tout. Que le suprême abandon est dans ces quelques notes, qu’on peut seulement s’étreindre de sympathie devant cette détresse adorable où l’Absolu fait luire sa trajectoire de l’immense à l’infime.

 

   Je crois sérieusement que Jésus-Christ en sa Passion et en sa Mort est le véritable objet de toutes les œuvres d’art prétendument imaginées par les hommes. Un tel, et si douloureux, bonheur contemplatif n’autorise plus que nous nous racontions des histoires. Voici la nudité, le reste est vêtement. Voici le vêtement, tout le reste est parure. L’illusion, essentielle au désir mimétique, s’abolit par cet enchantement. Mais nous ne regardons pas seulement, nous mangeons. Il ne meurt pas « là-bas » ; Il fait vivre. Il vient à nous. Nous. Un seul. Est-ce encore moi qui vis ? Belle façon, seule façon, de vider sans haine « l’abcès d’être quelqu’un » dont se plaignit Henri Michaux.

 

   Quant à la Rédemption, elle est bien cette vie trouvée, retrouvée, où les différences crucifiantes du dedans et du dehors, de l’un et du multiple, se dissipent sans parole, selon ce que l’amour humain, jusqu’au plus infirme, s’obstine à désirer et – Dieu merci ! - laisse pressentir. Cependant le mot dit autre chose, vieil usage païen du rachat des esclaves. Oublions-en les connotations incongrues, pour sentir le poids des péchés qui nous sont remis. Notre médiocrité trouve du dolorisme, ou quelque complaisance morbide, dans le sentiment de la culpabilité. Or, la culpabilité est une fonction vitale de la conscience ; comme les autres, elle a ses misères, et ses grandeurs. Oui, ses grandeurs, que les saints nous racontent, jusqu’à nous glacer d’effroi, qu’il arrive aux criminels d’éprouver, jusqu’aux sanglots. Et il importe au premier chef, sans névrose, sans faux-semblant, d’en réveiller le sentiment dans l’âme des hommes. Déculpabilisée par tous les bouts, la conscience devient simiesque ; la « libération », disent-ils… La vérité est que les hommes sont haïssables ; on ne peut les aimer que dans leur dénuement. Tous les artistes savent cela ; leur métier est de gratter le fard… et d’avoir pitié de ce qui reste. Voyez Flaubert, voyez Proust, voyez Dostoïevski. Mais pour avoir mésusé du sentiment de la faute, pour en avoir badigeonné – méchamment et indûment – les zones les moins suspectes de la conscience [10], les chrétiens semblent avoir pris peur ; vaincus par le monde, sa fausse allégresse, sa fausse innocence, les voici au péril de perdre eux aussi le sens du péché. Et donc celui du rachat. Et donc celui de la messe. Et donc celui du vrai Dieu, dont l’amour ne se fait bien connaître que par la voie des abîmes, qu’il a prise pour nous sauver. Ne nous lassons pas de le redire : « L’on ne peut aider un autre au cours de son ascension de l’enfer que si on l’a au préalable rejoint là où il est descendu » [11]. Avions-nous pas raison de prétendre, au rebours d’une théologie embrouillée dans son arithmétique, qu’il ne pouvait pas nous sauver autrement ?

 

   L’Écriture en fait foi : « Ne fallait-il pas que le Fils de l’homme souffrît… » Et encore : « C’est pour cette heure que je suis venu. » Mais on enflerait démesurément ce long article en y inscrivant la guirlande des paroles admirables qui nous enseignent que nous avons été baptisés dans sa mort. Soit pour suffisant témoignage ces quelques lignes tirées du chapitre 6 de saint Jean :

 

   « Jésus leur dit : « En vérité, en vérité, je vous le dis : Moïse ne vous a pas donné le pain venu du ciel, mais mon Père vous donnera le Pain véritable venu du ciel. Car le Pain de Dieu est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde. » Ils lui dirent :« Seigneur, donne-nous toujours ce pain-là. » Jésus leur dit :« C’est moi qui suis le pain de vie… je suis descendu du ciel pour faire non ma volonté mais la volonté de celui qui m’a envoyé. Or c’est la volonté de celui qui m’a envoyé que je ne perde rien de ce qu’il m’a donné mais que je le ressuscite au dernier jour… C’est moi qui suis le pain vivant descendu du ciel ; si quelqu’un mange de ce pain, il vivra à jamais ; et le pain que je donnerai est ma chair livrée pour la vie du monde… Car ma chair est une vraie nourriture et mon sang est une vraie boisson. Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang demeure en moi et moi en lui. De même que le Père qui vit m’a envoyé et que je vis par mon Père, ainsi celui qui me mange vivra aussi par moi. »

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   Ne rien dire pour mieux parler

 

   Cela dit, si fortement, si clairement dit, l’Eucharistie déploie comme d’elle-même son harmonie et son espace. Elle n’est pas à inventer, puisque le Seigneur en fixe le sens en faisant l’Église. Puisqu’elle est le don de Lui-même, pour le fond. Ce que nous nommons liturgie n’est que notre application pour Le bien recevoir. Nos bonnes manières. D’où venaient, d’où viennent les mauvaises, que tout à l’heure on racontait, et qui sont si durement ressenties par tant de fidèles ? Le vieux malaise provient, provenait, de la conception sacrificielle [12], que personne ne soutient plus, et qui ne fut jamais qu’un artefact théologique pour concilier l’inconciliable, soit dire l’offrande du Christ dans la perspective des offrandes païennes. Mais la vraie dévotion ne put jamais se nourrir d’une telle pensée : le don que Dieu nous fait, notre indignité, sa grâce innocente (soit tout le contraire des caractéristiques du sacrifice analysé par Girard), voilà sur quoi, depuis deux mille ans, passe et repasse la méditation éblouie.

 

   Retenons néanmoins de l’ancien ordre des choses que l’on ne peut qu’assister à la messe. Notre bonne volonté est requise, notre fidélité dominicale. Pas plus. C’est Lui qui a fait toute la route, très exactement pendant notre sommeil. Ce qui vient de nous ? L’accueil et la louange. La liturgie, sacrificium laudis, doit donc mettre en lumière le don de Dieu et ne jamais le recouvrir de nos projets d’entreprises, « témoignages » microtés, morale caquetante, déclarations d’intentions (ne sait-il pas ce dont nous avons besoin, avant même que nous ne le Lui demandions ?). Quant à nous-mêmes, nous n’avons le droit, à la messe, de penser qu’à nos péchés, et encore pas trop longtemps. N’ayons plus de cœur, n’ayons plus de voix, ainsi que Péguy nous le conseille, que pour l’autel « où le corps de Jésus, et le souvenir et l’attente du corps de Jésus brille éternellement ».

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   La sainte liturgie est une mise en scène de l’invisible et une orchestration du silence. Tout cela ne devrait pas remuer beaucoup d’air. Le prêtre même n’y figure que « in persona Christi ». Moins je devine son accent, moins ses talents, moins ses façons à lui, plus je lui sais gré de s’être laissé mettre à part pour cet office.

   Surtout, qu’il n’« interprète » pas ! Le plus grand acteur du monde serait faible pour ce texte ; or le plus humble des ordonnés suffit à le dire, quand il est clair que ce n’est pas lui qui dit, que c’est l’Église qui dit par lui. À voix haute ? Par moments, oui, il le faut, comme il faut que de temps en temps le peuple réponde à l’unisson. Cela réconforte, communique le sens, affirme l’Église. Mais point trop ! Sous les pavés des mots, la plage du silence. Nous sommes en présence de la Passion et de la Mort du Seigneur – ceci est mon corps livré, ceci est mon sang versé – et en espérance de sa résurrection bienheureuse, dont la transmutation de ce pain est le signe invisible et triomphant. Que pourrions-nous dire, qui soit assez fort ?

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   Propos sur divers propos

   – Un signe invisible ne fait pas signe. Et « en présence », qu’est-ce à dire ?

   – Heureux qui n’a pas vu et qui a cru. Tout lui fait signe, de ce que lui donne son Seigneur. Pour le mode de la présence, si je le savais, je saurais tout. Lorsqu’on parle dans la foi, on parle au-delà de son pouvoir, et par confiance faite au pouvoir d’un Autre.

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   Les hommes peuvent se tromper de plusieurs manières :

   – En croyant que l’être s’achève avec les phénomènes de ce monde, c’est-à-dire avec notre pouvoir de « faire », s’il est vrai qu’une chose (res, réalité) n’est que le schéma, toujours plus précisément calculable, d’une action possible. C’est le matérialisme scientiste, à quoi « les choses » donnent toujours raison, et que l’expérience de l’esprit vient sans cesse tarauder [13].

   – Et en prenant pour des « choses » les données de la foi ; c’est la crédulité, fille d’idolâtrie (le réalisme fantastique des représentations sacrificielles) que la science (fille de la désacralisation) vient naturellement dissiper.

   Le parler théologique doit se garder de ce chosisme-là ; ce serait maldonne. Il ne peut même pas prétendre à la transparence philosophique, qui consiste toujours, en définitive, à nous assurer de ce dont nous sommes sûrs, bien que le cours des choses nous distraie sans cesse d’y penser. Le parler théologique se promène de montagne en montagne comme s’il enjambait l’abîme ; et il l’enjambe en effet, mais sans savoir comment, puisque ce n’est pas par ses propres forces. Il repose sur le mystère, porté par les nuages,… et le vent de l’Esprit.

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   Or le mystère est le contraire du n’importe quoi. Ainsi, quand je dis que la messe nous met « en présence » de la Croix, ne m’interrogez pas sur le comment : je ne sais, Dieu le sait. Mais j’en demeure beaucoup plus éclairé qu’obscurci, parce que moi, qui expérimente avec amertume l’incompréhensible du temps qui fuit, moi dont l’orgueil éprouve la finitude comme un émiettement de mon être pour qui je prétendais trop, je reçois comme un « présent » inespéré le Sauveur qui est, qui était et qui vient, Celui dont l’Eternité me restitue la saveur d’un aujourd’hui vierge de regret et de crainte, et fait mon âme toute neuve, confiante en ses futures entreprises, nourrie d’une sève plus ancienne que tout, joyeuse, insouciante, innocente, comme le rire des petits enfants.

   Si cela n’est pas vrai, ne pensez-vous pas que c’est bien trouvé ? Et qui croyez-vous qui puisse tomber si juste, quand les hommes – nous le voyons – se débattent dans le manque et dans l’obscurité ? On disait jadis : « beau comme la messe ». Oui, en tous sens la messe est la mesure du beau et du bien. Le plus raisonnable est de supposer que c’est parce qu’elle est vraie.

   – Vous avez, j’espère, d’autres raisons pour vous permettre de « parler dans la foi » ?

   – En effet, et je vous les dirai. Mais laissez-moi rester dans mon sujet du jour.

   – Ne tardez pas trop, car depuis trois ans que vous « parlez dans la foi », ça fait beaucoup de nuages. Vous dites que vous êtes dessus : tant mieux pour vous s’ils vous transportent ; mais pour ceux qui sont dessous, ils font de l’ombre !

   – Vous me dictez l’article du prochain numéro ; nous tâcherons d’étaler cet hiver « les raisons de croire ».

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   Les justes distances

   Pour la messe, il me semble que son paraître doit procéder de son être, et non pas nous en distraire. Son être est la communication du salut, obtenu par le plus dur voyage. Ce salut est tout entier opéré par le Christ, mais c’est par nous qu’il est reçu… ou refusé. À la messe, nous chantons notre reconnaissance, « hommes sauvés du déluge des ténèbres », et cette allégresse est aussi la plus tendre compassion pour Celui qui vint nous chercher si loin. Alors, joie ? tristesse ? La question n’a pas beaucoup de sens. Pensons comme on se réjouit de pleurer devant la beauté des œuvres humaines. Hé bien, « l’expérience esthétique » n’est qu’une esquisse très lointaine des sentiments que la messe mérite de faire naître dans les âmes. Cet amour qui se fait presque rien pour nous, c’est tout, c’est plus que tout !

 

   Naturellement, la « réussite » de la messe ne se mesure pas aux sentiments qu’effectivement elle provoque. La présence réelle du Seigneur dans l’hostie ne dépend que de la validité de la célébration. Et cette affirmation, d’apparence juridique, signifie, pour qui veut bien entendre, que l’amour de Dieu est plus grand que notre cœur, qu’il a bu le calice pendant que ses disciples dormaient, qu’il sait l’infirmité de la chair et nous demande seulement de veiller et prier un peu avec Lui.

   La liturgie prolonge à notre usage cette exhortation, combien grave, et combien pénétrée ! Combien heureuse de notre délivrance ! Si l’on pense au don du Seigneur, distance et proximité trouvent de soi-même leurs justes mesures. L’amour dissout les frontières de la mauvaise crainte et l’extériorité chosiste, effrayée et effrayante, d’un certain « respect » [14]. La profondeur du don n’éloigne pas moins les flonflons de kermesse, les messes à « ambiance jeune », où l’exaltation du copinage fait tout oublier du chemin de croix.

   Ici, l’expérience fournit, hélas ! trop de motifs d’ironiser. On veut rendre sensible le sacrement de l’unité ? Que l’on songe donc quel en fut le prix ! Selon les pentes de leur désir, les hommes sont bien capables de toute sorte d’unités, à innocence variable ! La laideur (le péché ?) des célébrations est toujours d’utiliser quelqu’une de ces pentes-là : messe de copains, messe « traditionnelle », messe de militants, messe de jeunes, ou de quelque autre proximité qui exclut sans en avoir l’air [15]. L’apôtre peut y glaner un succès facile, mais c’est aux dépens de la vérité. Et, bien entendu, au risque de toutes les sottises dont nos oreilles résonnent encore. Cette unité dans l’espace social peut être très chaleureuse, mais elle s’obtient par morcellement. Or, la messe de Jésus-Christ est véritablement sans frontière (je dis véritablement, car cette expression elle-même est depuis longtemps mobilisée par un secteur de l’idéologie). Quelle qu’en soit l’occasion circonstancielle, paroisse, pèlerinage de ci, rassemblement de ça, la messe doit célébrer l’unité du Corps du Christ, pas celle du corps de troupe.

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   Se souvenir aussi que de cette unité nous ne recevons que la semence ; sa consommation est au ciel, vers lequel notre attente demeure fixée. C’est pourquoi nous serons indifférents au « vécu » de cette unité dans l’instant qui coule, et ne chercherons pas du côté du happening les conditions d’un climat fusionnel. Ce serait un mauvais rapport au temps, comme ci-dessus à l’espace. Le happening réussi, « c’est la fête » : ivresse, fureur ; les victimes n’en sont jamais très loin.

   Celui « qui nous aima le premier » se fait victime pour que tout soit clair : il est inutile d’en chercher d’autres, « chez les autres », puisque « les autres, hélas ! c’est nous » [16].

   Et ramenés au bout de nous-mêmes, nous n’éprouvons pas le besoin de « sentir » le type d’à côté ; la sympathie n’est pas le vrai moyen de s’aimer l’un l’autre. Nous voici convoqués à une charité dont le Corps du Christ est tout à la fois l’instrument et la substance. L’immédiateté de l’accord se reconnaît à la platitude du signe. Or notre accord a besoin d’un médiateur infini. C’est pourquoi lui convient la grandeur d’une langue qui prend ses distances à l’égard de tous les épidermes pour mieux atteindre le fond de tous les cœurs. Laisser le collant et le dégoulinant aux « variétés » chansonneuses. Elle est grande, la langue qui convient au culte du vrai Dieu. Le génie de l’Église fut de le sentir ; espérons qu’il va bientôt rentrer de vacances.

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   J’entends bien qu’on peut dire l’œuvre merveilleuse de Notre-Seigneur autrement que par le chant grégorien et le latin de saint Jérôme.[17] Certes, certes… mais ce n’est pas tous les jours que la « créativité » des populations invente cela, à exacte distance de tout, à parfaite proximité des vrais besoins du cœur de l’homme. On aurait dû y regarder à deux fois avant de s’en défaire.

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   Mais nos malheurs liturgiques viennent moins de faiblesse d’esprit que de manque de foi. Avouons-le : le monde nous a fait peur. C’est qu’il nous reprochait des fautes bien réelles, vieilles concessions aux siècles défunts, et qui, pour avoir été trop confortables, ne l’étaient soudain plus du tout. Il fallait abandonner ces pesanteurs et revenir au vrai de notre Espérance : cette réforme-là doit sans cesse être à l’œuvre dans l’Église ; c’est elle que Jean XXIII définissait si justement en parlant d’aggiornamento. Et nous avons préféré troquer cette Espérance contre l’espoir du siècle, soucieux de prouver au monde – avec quelle fébrilité ! - que nous attendions autant que lui des lendemains qui chantent. (Vous y êtes ? Vous la voyez, notre liturgie dite « communautaire » ? Vous les entendez, nos cantiques tout bruissants d’avenir?) Terrible farce ! Les lendemains grincent plutôt… et le monde l’a toujours su. Quand il parle d’espoir, il fait semblant ; ce sont promesses du diable, que le diable ne tient jamais. De sorte qu’en courant après le monde, c’est le monde que nous désespérions, lui qui se disait (qui se dit encore) qu’au bout de ses mensonges il aurait toujours la ressource de revenir à la vérité. Où, quand, comment, si la lampe s’est éteinte et si le sel s’est affadi ?

 

   La messe n’est pas la seule prière, la prière n’est pas le seul témoignage. N’empêche : puisqu’on peut dire sans témérité que tous les autres sacrements ne sont que la monnaie de l’Eucharistie, c’est bien à la messe que le fidèle reçoit le salut, comme il y reçoit les mots pour le dire. On croit comme on prie, et celui qui a perdu la messe a bientôt perdu toute véritable oraison. Le sujet de la liturgie est donc de première importance ; par la sévérité de quelques réflexions et peintures, on aura senti que la souffrance qu’il provoque n’est pas factice. Puisse-t-elle être prise au sérieux ! Il y va de beaucoup plus que d’une sensibilité à l’ancienne, ou esthétisante ; il y va du sensus Ecclesiæ, et de l’objet même de la foi. C’est dire qu’il y va de tout, y compris dans l’ordre visible et le court terme. Comptez ceux qui sont déjà partis, et parmi ceux qui restent, tous les impatients et les découragés, mis à l’épreuve chaque dimanche par ce qui devrait être leur consolation et leur secours.

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   Bien des prêtres sentent cela, et que ce qu’ils ont dû mettre en pratique n’est pas à la mesure du besoin tout neuf de prière qui souffle dans les âmes et d’abord dans la leur. Je m’adresse à eux pour finir : Courage ! Aidez-nous à retrouver la louange divine, le silence plénier, la charité véritable. Sans rien mépriser de ce qui est bon, dans l’invention ou dans l’exotisme, croyons qu’on a surtout besoin, pour cette tâche, de fidélité profonde à ce que l’Église a si magnifiquement mûri pour nous. Oui, courage pour cette mise au jour des trésors oubliés ! Et surtout merci ! Merci d’avoir tenu bon, parmi tant de remue-ménage. Merci d’être en ce monde ce que nous ne sommes pas : mis à part pour l’Évangile, serviteurs irremplaçables du Présent.

 

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   [1] Bernanos prétend qu’il est allé m’attendre dans l’éternel

   [2] On ne voit pas ce que je veux dire ? Alors je cite : « Nous Te prions contre la paresse de notre politique économique… » etc...

   [3] J’excepte celles de l’Écriture, qui disent tout, et qu’on n’a peut-être pas su lire. Je ne peux reprendre ici en détail citations et analyses faites dans « La Cène et la Croix » (Nouvelle Revue Théologique Sept.-Oct. 9 Louvain). Je peux du moins y renvoyer le lecteur.

   [4] On a refait ce parcours girardien, en petite vitesse, dans le premier numéro des « Saisons ». S’y référer éventuellement.

   [5] Barbaries très réelles, mais soigneusement mises en scène et abusivement gonflées par de grandes consciences si lentes à s’éveiller à des malheurs beaucoup plus proches. Les historiens nous assurent que quelques dizaine d’années de nos institutions totalitaires ont fait dix mille fois plus de victimes que des siècles d’Inquisition. Cependant, la stupide comparaison a encore beaux jours devant elle…

   [6] Voir René Girard : Le bouc émissaire chapitre I.

   [7] La formule est insurpassable. Il y a en général dans la bourde une majesté à quoi les catholiques atteignent mieux que tous les autres, il faut en convenir.

   [8] Dans la philosophie hindoue, le voile de Maya est le pouvoir d’illusion engendré par les apparences.

   [9] Ce qu'il offrit au Père, c’est sa volonté. Que ta volonté soit faite, et non la mienne. « Ta volonté », le salut des hommes. Ni le Fils, ni le Père n'aiment le calice ; Ils n'aiment que les pécheurs, qui l’ont rempli de fiel.

   [10] – Qu’est-ce que vous mangez, Simone ? – Un bonbon, ma sœur. – Avalez-le vite, pour ne pas trouver le goût !

   [11] Bruno Bettelheim : La Forteresse vide, p. 28. La caution étonnera, ou fera sourire. Mais le plus beau, chez les psychanalystes, n’est ni leur métaphysique ni leur physique ; c’est un bout de leur morale. L’esprit n’est pas ce qu’ils croient, la maladie moins encore. Que leur matériel ait bien vieilli, ils ne peuvent plus l’ignorer : on le leur « tient dit », depuis dix ou quinze ans Cependant, ils montrent une humilité dans l’écoute, un goût de « comprendre » la souffrance, de ne pas la contredire sans savoir, qui nous donnent une belle leçon quant à la conduite envers le prochain. Dommage qu’ils appellent ces vertus « thérapeutique », et les réservent à des malades que la chimiothérapie soignerait beaucoup mieux. C’est pour les normaux qu’elles sont faites. Ou je me trompe, ou il y a du transfert quelque part !

   [12]Ou faussement sacrificielle. Question de terme. Tant que l’Église dira sacrifice, disons-le. Il suffit que l’on s’entende sur les bonnes et les mauvaises raisons de ce mot : Le pain n’est pas « livré » au Père, mais à nous. Le sang non pas versé pour qu’Il le boive, mais pour que nous reprenions vie. C’est cela, la volonté de Dieu, c’est cela, l’amour du Père.

   [13] Soit en ce que nous en dit la nature humaine (liberté, valeurs, création, créateur, sens…) : c’est la philosophie – soit en ce que nous en enseigne la Révélation Surnaturelle (Trinité, Incarnation, Rédemption, Résurrection, Parousie,,.) : c’est la théologie.

   [14] Se rappeler le film de Franju sur les Invalides : pendant la messe, sonneries de cuivres, mouvements de hampes, garde-à-vous de la consécration… la religion est la continuation de la haine par d’autres moyens.

   [15] À cet égard, quelle merveille qu’une langue universelle ! Et quel malheur de l’avoir perdue !

   [16] Le mot est de Bernanos.

   [17] Qui nous sont théoriquement recommandés et pratiquement interdits.

 

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