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Témoignage de Jean Dionis,
maire d'Agen, ancien député

Pierre Gardeil :

Il nous a enseignés.

   Encore adolescent, j’ai connu Pierre Gardeil par Paul Chollet, ancien député-maire d’Agen.

   Celui-ci et son épouse Monique m’avaient alors très largement et ô combien généreusement ouvert les portes de leur maison agenaise et de leur belle et vivante famille, à la suite du décès de ma mère.

   Or, Paul Chollet et Pierre Gardeil, lorsque je fis connaissance de Pierre, étaient déjà des amis de longue date, d’une vie étudiante où ils s’étaient croisés et appréciés à Toulouse, où Pierre avait appris la littérature et la philosophie.

   Aussi, avec le docteur Paul Chollet, chaque fois que nous pouvions, nous faisions étape dans une des haut-lieux de la saga « Gardeil » : à Astaffort à l’usine, où François et André, ses frères, nous parlaient fièrement de leurs dernières avancées techniques et commerciales, mais surtout à Lectoure, où Pierre et son épouse Simone nous offraient toujours une vraie hospitalité gasconne et où Pierre… nous enseignait.

   Pour moi, qui ne fus jamais qu’un de ses élèves « hors les murs », Pierre Gardeil reste avant tout un enseignant. Son physique l’aidait à nous captiver et il en jouait. Son front immense, son regard pétillant de vivacité et de bonté, sa voix de stentor nous impressionnaient et nous incitaient, nous, génération rétive à l’autorité, à l’écouter. Puis venait le message, la Bonne Nouvelle……

   Pour l’essentiel, Pierre portait, avec passion et talent, parfois, avec la violence d’un polémiste, celui de l’humanisme chrétien. Je l’entends encore dire : « Je suis comme un moine, qui protège un trésor, pour les générations à venir, alors que d’autres veulent le détruire aujourd’hui. » et de fait Pierre nous a enseigné l’inusable actualité de la bonne nouvelle chrétienne. À ce but, il mobilisait toutes les ressources de la culture générale. Je le revois encore nous commenter le film de Federico Fellini, « Prova d’orchestra », pour nous enseigner la difficulté de « faire société ensemble » ou, encore plus essentiel, faire surgir, au cœur de nos jeunesses, l’œuvre magistrale de René Girard et ses clés fondamentales, comme le bouc émissaire ou le désir mimétique, qui, en tant que maire, me servent tous les jours pour canaliser la violence quotidienne.

   René Girard appelle Michel Serres et, comme je l’ai dit à l’occasion des obsèques de Michel, « Formidables liens d’amitié que ceux qui t’ont lié à Pierre Gardeil, Gascon comme toi, d’Astaffort et de Lectoure, philosophe comme toi et qui aimait te porter la contradiction. Formidable amitié aussi que celle qui te liait à Paul Chollet.

   Et si l’on ajoute aux trois mousquetaires que vous étiez avec bonheur, la figure immense de René Girard, je me dis qu’il y a eu des années de grâce où quatre personnalités extraordinaires se sont parlé, se sont reconnues comme amis, et où tous leurs fils de vie passaient par Agen. »

   Et moi j’assistais, les yeux écarquillés, à cette amitié extraordinaire entre Michel Serres et Pierre Gardeil. Ils avaient en partage leurs racines agenaises et la philosophie. Mais, il y avait aussi, entre eux deux, une tension symbolique extrêmement féconde. À nouveau, j’entends Pierre sommer Michel : « Mais, si tu es chrétien, dis-le ! C’est important que tu le dises ! »……

 

   J’ai longtemps cherché la source de cette tension et je crois l’avoir trouvé en lisant l’adieu de Michel Serres, (« Adichats », édition du Pommier)

   Michel n’a connu « l’exquise habitude d’habiter » que le temps de son enfance agenaise. Puis, pour faire œuvre, il fallut bien se résoudre à partir, à « n’avoir jamais habité nulle part et à ne jamais manger que le pain noir de l’exil »……

   Pierre, quant à lui, a fait, dès le début de sa vie d’adulte, le choix d’habiter le pays de son enfance – d’Astaffort à Lectoure. Toute sa vie, il s’est donné à son chez-soi gascon, faire vivre l’École Saint-Jean, créer, puis porter les Nuits musicales en Armagnac,……    Alors que Michel, avec une ténacité monacale, construisait son œuvre, Pierre, lui, faisait « école » en se donnant d’abord à ses élèves qui le lui ont bien rendu en affection admirative et filiale……

   En a-t-il, aussi, souffert de ce choix de vie qui fut de « faire école » chez lui ? Je crois que oui pour l’avoir entendu regretter, souvent, devant moi le temps qui lui manquait pour écrire ou les micros médiatiques qui le fuyaient……

   Mais, Monsieur le Professeur de Philosophie, on ne peut pas emprunter tous les chemins de vie à la fois…… N’est-ce-pas ?

   Le tien, cher Pierre, fut magnifique et résonne aujourd’hui de façon étonnement moderne. Ta lignée familiale, où les artistes abondent, fait mémoire de toi avec talent et vénération. Tes anciens élèves, officiels ou hors les murs, comme moi-même, continuent à porter ta bonne nouvelle…

   Celle que tu me rappelais, sur ton lit d’hôpital à Agen, juste avant ta mort. Tu pestais contre une émission de télé, mettant en scène des intellectuels aux débats trop étriqués pour toi. Tu m’as dit : « Jean, l’Universel…… Notre Père, qui êtes aux cieux,… Tout est dit. »

   Adichats, Pierre.

Jean Dionis

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