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"Le sourire de l'ange"

Témoignage de Lionel Niedzwiecki

directeur du festival Arte Flamenco 

« Nous avons tort de mettre le passé derrière nous. Il nous cède le pas un moment, par politesse, mais, comme le loup du Petit Chaperon Rouge, il prend par le chemin le plus droit, que nous ne connaissons pas, et il va nous attendre dans l’Éternel. Seulement, ce n’est pas un loup, c’est un Ange. »

 

Georges Bernanos

   "Le sourire de l'ange"

   Un soir de juin, Pierre Gardeil me confia un exemplaire du Journal de Katherine Mansfield. Son épouse Simone lui avait fait découvrir l’écrivaine néo-zélandaise qu’admirait tant Virginia Woolf. Pierre prit soin d’ajouter : « Mansfield voit la vérité tout entière dans un tremblement. » Nous étions au début des années 80. Livre et bac en poche, je quittais le lycée Saint-Jean, le cœur serré, après neuf mois de pensionnat. Neuf mois qui ont changé ma vie.

   Évoquer la mémoire de Pierre Gardeil pour un ancien élève de Saint-Jean, ce n’est pas seulement évoquer la figure imposante d’un directeur qui fut, excusez du peu, professeur, philosophe, conférencier, écrivain, musicien, théologien… C’est suivant une pensée plus intime, se rappeler aussi son arrivée au lycée de Lectoure, l’accueil qu’il reçut de la communauté des maîtres, les difficultés et les joies, au fond la part qu’il doit à cette école qui fut pour beaucoup une seconde famille.

   Nous étions parmi les élèves de la promo 81 une poignée de terminales venus d’Agen, pensionnaires dans un lycée dont la réputation avait rebondi sur les coteaux de Gascogne, franchi les rangs de vignes et les champs de tournesols pour s’étendre jusqu’aux bords de Garonne. Cette réputation était moins celle d’une « boîte à bac » (le taux de réussite y était pourtant élevé) que celle d’une école où l’on vivait dans « l’affirmation joyeuse du sens chrétien de la vie », promettait son directeur.

   De fait, la première grande affaire de l’année scolaire était le concert de la chorale, programmé fin octobre. Pierre Gardeil avait convaincu les élèves et leurs parents qu’il fallait préparer ce rendez-vous toute obligation cessante : 
  Les maths et la philo peuvent attendre, il y a le concert ! 
  Le lycée bouillonnait de notes mais de notes de musique. Mozart, Monterverdi, Charpentier cette année-là… Les élèves s’encourageaient les uns les autres ; les profs solidaires se réunissaient chaque vendredi et réglaient l’intendance ; d’anciens élèves venaient grossir les rangs de la chorale les samedis de répétition. Pierre jubilait. Nous jubilions tous.

   Au pupitre des ténors, Pierre Gardeil mêlait sa voix à celle des élèves et des professionnels. Une voix puissante et généreuse qu’il fallait parfois tempérer : « Pierre, moins fort, on n’entend que vous ! » Les voix de la chorale résonnent encore dans mes souvenirs. Le concert donnait du corps et de la chair à l’esprit de Saint-Jean. Et de la tenue. Une sorte de morale joyeuse : ne pas rompre le rythme, ne pas se perdre dans les détails, ne pas s’écouter soi-même. Le degré d’exigence s’enflamme vite au contact de la musique.

   Dans la cour de récréation du lycée, il y avait un chemin et au bout du chemin une jolie maison qu’habitaient Pierre et Simone. Après le dîner au réfectoire, nous nous retrouvions parfois en petit comité dans le salon. Proust, Racine, Shakespeare, La Fontaine, Michaux… Pierre Gardeil nous lisait des chefs-d'œuvre. À contre-courant, nous apprenions alors que les bons sentiments font la bonne littérature.

   Une autre fois, Pierre Gardeil nous faisait écouter Michel Corboz dirigeant une messe de Bach, le Don Giovanni de Mozart sous la baguette de Ferenc Fricsay, le Good Book de Louis Armstrong. Nos silences étaient habités. Pierre nous faisait découvrir que les génies de la littérature et de la musique en savent davantage sur nous que nous-mêmes. Il y avait dans ces rendez-vous de quoi nourrir toute une vie.

   Un soir que l’air était particulièrement doux et propice à une lecture prolongée. Pierre Gardeil entreprit de nous lire intégralement le « Miguel Mañara » d’Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz. Simone s’inquiéta de savoir si nous allions tenir le choc et s’empressa de nous porter des rafraîchissements. Bien lui en prit. Suspendus au sort tragique du Don Juan historique, nous entamions l’ascension du chef-d'œuvre de Milosz par la voie la plus abrupte : « J’ai traîné l’Amour dans le plaisir, et dans la boue, et dans la mort ; je fus traître, blasphémateur, bourreau ; j’ai accompli tout cela que peut entreprendre un pauvre diable d’homme et voyez ! J’ai perdu Satan. Satan s’est retiré de moi. Je mange l’herbe amère du rocher de l’ennui. » Il paraît que ce mystère en six tableaux, écrit dans une langue étourdissante, n’est plus édité. Voilà une injustice littéraire à vite réparer !

   La maison abritait aussi une pièce équipée d’un téléviseur. Là, nous découvrions enregistrés sur des cassettes VHS les films de Fellini (Amarcord et Prova d’Orchestra en tête), de Bergman (Les Fraises sauvages), les téléfilms de Marcel Bluwal (« Le Jeu de l’amour et du hasard », avec la délicieuse Danièle Lebrun). Les soirs de matches de l’équipe de France de football, nous assistions en direct aux exploits de Michel Platini, dont Pierre Gardeil nous révéla le vrai métier : « Serrurier… Il ouvre. Le goal plonge, l’arrière ferme, le demi monte, l’avant perce, Platini ouvre… et sur le champ se dessine un chemin inespéré. »

   Je me souviens que, face au Pays-Bas, un soir de novembre 81, Platini ouvrit les portes de la Coupe du Monde à l’équipe de France d’un coup franc somptueux. Cris et joie dans la maison des Gardeil. Philippe Sella rejoindra un peu plus tard Platini au Panthéon des Dieux du stade.

   Avançant dans l’écriture de ce témoignage, je me rends compte que je n’ai pas encore parlé de Pierre Gardeil professeur de philosophie, ni d’ailleurs du Bon Dieu. Je garderai le Bon Dieu pour la fin, puisqu’il est le principe de tout et dirai un mot du professeur.

Pierre Gardeil révéla à des générations d’élèves la pensée de René Girard qu’il tenait de Michel Serres. Beaucoup d’entre nous n’en sortirent pas indemnes.


   À18 ans, vous pensez mordicus que votre désir vous appartient, qu’il est votre inviolable originalité. Et voilà qu’un anthropologue vivant aux États-Unis affirme le contraire : nous ne désirons vraiment que ce qu’autrui désire. Pire, l’envie nous fait rivaux.

   La théorie mimétique fut un choc. Jusqu’au sacrifice du bouc émissaire. Difficile d’admettre que nous détestons le même, que nous l’expulsons par la mort, le mépris et la moquerie. Mais une fois le coup encaissé, nous étions bien forcés d’admettre que Girard avait raison.

   Le génie de Pierre Gardeil fut d’éveiller nos consciences, de nous inviter à un voyage au plus profond de nous-même. Sa grandeur fut de nous apporter le secours de la grâce.

   – Secours de la révélation chrétienne déjà présente chez Girard, qu’il prolongea sous le rapport de la Cène et la Croix dans les « Quinze regards sur le corps livré ».

 

   – Secours de l’Amour. Car à Saint-Jean, il éduquait mieux que toutes les pédagogies du monde.

 

   – Secours de la beauté, qui nous conduit en un lieu mystérieux où tout ce qui mérite le nom de vie intérieure trouve son centre, sa résonance profonde, sa nécessité.

 

 

 

   Bien des fois après cette année de Terminale, mais pas autant que j’avais promis, je revins à Saint-Jean me réchauffer à l’amitié de Pierre et de Simone. 
  Nous parlions de journalisme, de politique, de la tauromachie de José Tomás, qui laisse son corps à l’hôtel en prenant le chemin de l’arène. 
  De la foi de l’enfance aussi : « Il est de plus en plus clair qu’elle nous dévoile tout sur nous-mêmes et sur le train du monde. »

   Une image me reste. En janvier 2005, j’accompagnai mon père pour son départ vers Dieu. Sur le parvis de l’église Sainte-Jeanne, au Passage d’Agen, je vis la présence réconfortante de Pierre. Il me sourit avec douceur. 
  C’était le sourire d’un ange. 

   Je ne l’oublierai jamais.

 

Lionel Niedzwiecki

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