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"À Dieu"

Témoignage de Michel Serres
Philosophe, académicien

Hommage prononcé lors de la messe d’obsèques

   Pierre, nous avons connu et subi, tous les deux, trois ou quatre guerres infernales, dont nous portons en nous la blessure encore ouverte, au cours d’une paix si longue que tout le monde en oublie les délices ; nous avons connu, aussi, les campagnes peuplées, le foirail aux veaux résonnant de patoiserie, puis le crépuscule brusque de la langue d’oc ; nous assistâmes à la mort de la culture paysanne, assassinée par ces conflits et le marché mondial ; à l’agonie des humanités gréco-latines dont les sonorités entraînaient nos parlers vers leur source ; à l’extinction du petit commerce, tué par les grandes surfaces : ton père boulanger, le mien marinier ; à la mutité annoncée de la musique classique, alors que ton expertise et ta voix éduquaient encore tes élèves et tes enfants à ses partitions ; nous voilà enfin plongés dans le silence désormais désertique d’une société jadis travaillée, transcendée de sainteté.

   Qui, aujourd’hui, sauf toi, Pierre qui nous quittes, pouvait, savait tenir, dans ses mains et dans la largeur de son envergure scapulaire, la glèbe d’ici et les langues antiques, la bourgade d’enfance et les opéras d’Europe, le mysticisme austère et la palombière gaie, le fournil enfumé de farine et la littérature des génies en toutes langues, la course de taureaux et l’anthropologie, le rugby à XV d’Agen et la métaphysique universelle, la solitude du moine et la paternité spirituelle des centaines d’hommes et de femmes ici réunis pour pleurer ton absence et entendre ton silence, désormais immenses ?

   Tu fus aussi, tu fus surtout un homme-d'œuvre : une dizaine de livres magnifiques resteront pour témoigner longtemps parmi nous de tes talents de conteur fascinant et de théologien subtil. Ton ouvrage ultime, où éclate ton génie, te parvint, fraîchement imprimé, sur ton dernier lit de souffrance.

En comparaison de cette densité d’existence, nous sommes tous des enfants. Pierre, tu étais le Père, peut-être étions-nous simplement tes petits.

   Pierre, mon frère, tu fus notre père de la terre.

   Ta voix joviale, ton éloquence nombreuse, ta langue d’oc sonore, ta générosité gasconne m’avaient rendu le monde meilleur, plus dense, plus solide, réel. Ta culture d’excellence ne planait pas dans des brumes abstraites, mais s’enracinait dans notre sol commun.

Mon pays, pour moi, c’était toi. Ma terre natale, je la retrouvais dans ta voix et ton rire, dans ta puissance et ta pensée. Toi, fils du pétrin, moi, fils de batellerie ; toi, de la terre stable et moi du fleuve fluent ; toi, d’ici, depuis toujours, moi, hélas, de nulle part, errant, émigré, sans feu ni lieu. Pierre, tu étais devenu peu à peu mon lieu et mon feu, mon retour au pays et l’ancrage de ma référence. Comment vais-je survivre sans plus savoir où porter ce câble d’amarrage ?

   Ton amarre, Pierre, tu la fixes en ce moment au port définitif. Tu mêles désormais à l’orchestre des Archanges le solo de ton ténor ; je te soupçonne même d’y avoir vite pris le rôle de chef de chœur, pour mettre un peu d’ordre dans ces voix qui n’attendaient que toi pour améliorer leur contrepoint. Ébloui, tu inclines aujourd’hui devant le Dieu vivant ta vieille splendeur jupitérienne. Tu as mérité l’extase et la contemplation que ta foi espéra au long de ta vie. Tu sais, tu connais maintenant, car tu savais, comme moi, qu’aussi savant que l’on soit, l’on ne connaît rien, ici-bas.

Mon amarre, à partir de ce jour, je voudrais la crocher au lieu où tu reposes. Je ne pourrai plus t’appeler trois fois la semaine, mais tu resteras présent dans l’intime de ma solitude. Prie pour moi, Pierre, prie pour nous le Dieu de notre enfance qui t’enchante maintenant de Sa présence, pour qu’il éclaire, par ton intercession glorieuse, mon savoir médiocre et mes essais petits ; supplie-Le pour qu’il protège de son aile ma faiblesse et mon indignité désespérée.

Pierre, c’est maintenant que tu deviens, enfin, mon vrai retour au pays et l’ancrage de ma référence. Non seulement sous cet humus natal que le destin nous donna, où je vais dormir, non loin de toi, bientôt, mais à la Terre que les prophètes et les saints, comme toi, nous ont, pendant les siècles des siècles, Promise.

   Adishatz, Pierre, adieu, comme on dit ici, sans y penser. À Dieu.

 

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