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Témoignage de
Nine de Montal
Comédienne

Notre jeunesse

   Parfois il décidait qu’il serait préférable de voir le printemps plutôt que de rester enfermées, et nous partions pour de longues promenades, enchantées de laisser nos affaires pour la belle aventure. Et le cours de philosophie avait lieu, par des chemins de traverse, il marchait sa parole, nous invitait à regarder les paysages dans lesquels nous évoluions, la vie avant tout, avant les concepts et les livres… et puis d’autres jours, il fallait absolument que nous comprenions qui était Mozart, la haie de l’école franchie, nous nous installions alors toutes les 14 (nous étions 14 jeunes filles en terminale), dans son salon, devant Cosi fan Tutte ou bien La Flûte enchantée et il dépliait le monde, nous le lisait, nous comprenions. Tout s’éclairait.

Il y avait aussi les poèmes de Tagore, des heures entières de cours pendant lesquels il nous faisait lecture à voix haute des poèmes de Michaux, de La Reine morte (jouant tous les personnages).

   Il y avait aussi, bien entendu, ces cours magistraux, qu’il nous donnait avec une joie, une maîtrise, une gourmandise consciente et retenue, très conscient des effets produits, légèrement théâtraux. Et toujours cette impression aiguë d’accéder enfin au monde de l’intelligence, de Voir, de Naître à une qualité d’être plus élevée, plus dense et joyeuse.

Il moquait notre sentimentalisme de jeunes filles, il nous voulait alertes, pensant avec justesse, intelligentes. Il nous chamboulait joyeusement.

   Nous l’aimions, il nous aimait, je crois.

 

   Il aimait dire qu’il nous laisserait de saintes blessures et c’est évidemment ce qui arriva.

   Il m’a blessée par le Requiem de Mozart, par Didon et Énée, par ces promenades, par ces films dont il nous donnait la clé, par René Girard, par son chant d’amour à son pays gascon. Oui, la clé, la clé du monde des adultes, la clé du plus Grand que soi, la clé de ce lieu très secret où le cœur peut se reposer et reprendre des forces vives. Le lieu des livres, de la musique et de la belle étude.

   Cela fait maintenant 30 ans qu’à prononcer son nom, monsieur Gardeil, me viennent bien entendu quelques larmes (mais il n’aimerait pas ça du tout) mais aussi un sentiment de dette. Non pas une dette de vie, mais une dette de naissance puisque tout a commencé par lui, puisque cette année de mes 17 ans a tout déterminé, puisque je suis son élève pour toujours.

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