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"Pierre Gardeil et le musicien"

Témoignage de Roger Tessier
compositeur

   En 1985, Pierre Gardeil, dans Les Saisons de Saint-Jean consacrait un long entretien avec le musicien.

   D’entrée de jeu, il posait le ton, si je puis dire :

 

   « La musique d’aujourd’hui ! Est-ce encore de la musique ? De quoi parlent-ils, ces musiciens qui parviennent si mal à se faire entendre ? Puisqu’en voici un, nous ne le lâcherons pas qu’il n’ait avoué ! »

 

   Puis plus loin :

 

   « Je ne sais que croire ; mais je sais ce dit la rumeur publique : depuis que vous avez détruit la tonalité, l’auditeur flotte sur un océan sans repère. Il a le mal de mer ! »

 

   L’humour, l’intelligence, la finesse d’esprit, l’écoute aux autres, l’écoute au monde… que dire : l’immense culture, le regard, absorbaient toute l’attention de l’interlocuteur avec qui le philosophe savait partager.

 

   Lu dans La Croix un article de Catherine Chalier consacré à Emmanuel Lévinas (que Pierre admirait tant) dont voici un extrait :

 

   « C’est quelqu’un qui m’a frayé la voie de la pensée et d’une pensée incarnée. Une pensée qui puisse donner sens à la vie. » (La Croix 15 juillet 2020)

 

   Donner sens à une vie – N’est-ce point ce que fut la vie même de Pierre ? Le don, la transmission d’une pensée, d’une foi, d’une force. L’engagement dans cette conviction qui fut la sienne et le porta dans l’action.

 

   Lors de nos rencontres (elles furent nombreuses en quarante ans d’amitié), il me posait souvent la question : « Mais la pensée, la pensée, où la places-tu face à l’action ? »

 

   Je ressentais profondément son questionnement sur la musique contemporaine. Sa curiosité était sans limite. Avec quelques camarades du Conservatoire de Paris, dans les années 70, nous avions fondé un nouveau mouvement musical : L’Itinéraire. Pierre Gardeil me proposa d’organiser un concert à Lectoure avec quelques solistes de cet ensemble. En 1976, la Salle des Illustres résonna des effluves sonores qui ne donnèrent pas le « mal de mer » aux auditeurs présents, au contraire !

   Ce fut le début d’une longue et fructueuse amitié partagée sur des sujets qui nous divisaient, nous réunissaient, nous interpellaient.

   Longues discussions sur l’actualité, la foi, le marxisme, l’art (tous les arts), la musique (toutes les musiques).

   Avec mon épouse nous avons suivi son parcours d’auteur, admiré les « Quinze regards sur le corps livré ». Je lui faisais remarquer que les Vingt Regards de la Vierge sur l’Enfant Jésus n’étaient pas très loin de ses Regards à lui.

   Souvent d’ailleurs, nous parlions d’Olivier Messiaen. Ce qui les réunissait était une foi inébranlable dans une même réflexion sur les mystères de la foi, la permanence de l’évangile dans la vie de chaque jour et l’impossibilité de vivre sans Dieu.

   J’étais souvent ébranlé par sa force de conviction, ses écrits, sa pensée, son mode de vie ; dès ma première enfance, puis durant des années de jeunesse, j’avais gardé la nostalgie d’une croyance, d’une pratique religieuse qui m’avait depuis longtemps abandonné.

   Nous parlions alors du chant grégorien que j’avais pratiqué pendant près de quinze ans, qui fut en quelque sorte le socle de mon édifice musical dans sa double fonction : rituelle et historique.

 

   Pierre Gardeil constituait une forme de jonction entre musique, rituel, pensée philosophique, théologie. Son ouvrage Quinze regards représente une somme au sens thomiste du terme. Je laisse à d’autres plus compétents, plus spécialistes, le soin de développer une pensée protéiforme, originale, vécue que l’écrivain exalte.

Sa place parmi les écrivains d’aujourd’hui, penseurs, pédagogues, était naturellement la sienne. Il ne lui manquait ni l’ambition, ni le talent, ni la culture, mais son amour du pays natal et la place qu’il s’était faite ont constitué l’essentiel d’une vie incarnée dans l’amour des autres dans un parfait état de tolérance.

   Cet état de tolérance dont nous parlions parfois à propos d’Emmanuel Lévinas que j’avais bien connu grâce à son fils Michael, lorsque nous nous rencontrions chez lui à Paris, répondait à une exigence ou plutôt une probité intellectuelle qui s’inscrivait dans un temps d’intolérance et peut-être même pour certains, intolérable !

   Me reviennent en mémoire les rencontres avec Michel Serres que Pierre admirait tant dans une amitié partagée.

   Je me retrouvais, comme au concert, face à deux virtuoses qui maniaient, avec un art consommé, les arcanes de la dialectique et de la rhétorique. C’était éblouissant !

   Je conserve trois textes inédits de Michel Serres qu’il m’avait confiés pour les mettre en musique. Le projet est toujours d’actualité.

 

   La musique fut une compagne de vie pour Pierre Gardeil, en particulier la voix et évidemment l’opéra, l’oratorio. Là aussi, sa culture était considérable et tout naturellement c’est dans sa propre descendance qu’un des fleurons de la mélodie française a exercé un talent indéniable. Merci Jean-François !

 

   Le père et le fils ont accompli successivement un itinéraire sans faute, avec Les Nuits Musicales en Armagnac qui sont inscrites dans la mémoire collective.

   Mais ma propre mémoire retient le visage de Pierre et surtout son regard. C’est son regard que j’ai voulu exprimer dans le Motet écrit à sa mémoire et qui fut joué à l’abbaye de Flaran dans le cadre des Nuits Musicales. (43 ème Festival)

 

   À l’issue du concert un proche de Pierre (en réalité une proche) vint vers moi et me dit : « Dans votre musique j’ai reconnu Pierre ! »

   J’étais bouleversé, j’ai simplement dit Merci !

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