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"L'Éducateur et l'Enseignant"

Témoignage de Bernard Bonnet
Ancien directeur du lycée Saint-Jean. Successeur de Pierre Gardeil.

   Chers amis,

   Nous savons tous combien la vie de Pierre Gardeil est intimement liée à celle de notre école Saint-Joseph. Pour l’évoquer je voudrais commencer en vous livrant une anecdote personnelle.

J’ai 17 ans. Le soir tombe. Je suis en étude à Saint-Jean, sûrement au travail ou peut-être en rêverie devant les Pyrénées au soleil couchant. Pierre entre, un livre sous le bras. Nous ne sommes pas surpris car nous avons l’habitude de ces pauses lecture. Après avoir impérieusement installé un silence total et donné des explications pertinentes sur ce qui va être proposé, la lecture commence. C’est un texte d’Ernest Psichari – extrait des Voix qui crient dans le désert. Il évoque comment le moment du crépuscule dans les solitudes désertiques a été pour son héros l’occasion d’un retour en lui-même et la découverte de sa vocation chrétienne. Ce texte me poursuit et me nourrit encore aujourd’hui… Combien d’entre nous ont fait une expérience semblable avec Pierre Gardeil ? Dans son travail de professeur de philosophie et de littérature, une de ses priorités était de nous rendre capables de recevoir et de nous approprier les grands textes. Pour certains c’est un texte d’Henri Michaux, une scène de Claudel ou de Racine, une page de Pascal, de Bernanos, de Péguy, un portait de La Bruyère, un extrait de Voltaire ou un poème de Verlaine, de Baudelaire, une nouvelle de Katherine Mansfïeld et tant d’autres. Oui, il a été dans l’école, et pour un plus large cercle d’amis, un extraordinaire enseignant. Par sa culture et sa vive intelligence, il nous ouvrait à la compréhension des textes et des auteurs et par son talent de lecteur il nous touchait profondément. Nous avions, pour nous, un érudit et un artiste, un professeur et un acteur. Pendant presque soixante ans, quarante en tant qu’enseignant, le reste en retraité actif – et je ne compte pas les années où il y fut élève de l’abbé Tournier – l’école a bénéficié de sa présence. Il a été par son rayonnement intellectuel et d’autres engagements dont je parlerai dans quelques instants, un des artisans du sauvetage de notre école qui était vouée à disparaître au moment où il choisit de la rejoindre pour y enseigner en 1953. Je pense à ceux qui avec lui, l’abbé Guy de Lartigue, P. Barada qui nous ont quittés, les abbés Pujol et Gasparotto qui sont avec nous ce soir, dans ces années 50, sans aucun soutien de État et dans une grande précarité, ont tenu et même fait prospérer notre institution. L’école leur doit sa survie.

L’association de nos établissements avec l’État au début des années 60 a permis un vrai développement. Le lycée est construit en 1966 et Pierre en prend la direction jusqu’en 1983. Il le place sous le patronage de saint Jean-Baptiste, « celui qui n’était pas lui-même la lumière, mais qui rendait témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. » Un modèle pour notre groupe d’enseignants chrétiens, disponibles, mais pas très assurés dans ce contexte de crise de l’Église postconciliaire et de bouleversements de toute la société.

   Pierre est alors d’une lucidité prophétique. Il voit la sécularisation qui menace nos écoles et la dénonce. Il doit faire face aux incompréhensions et à la méfiance. Il suscite aussi une adhésion enthousiaste. Un petit groupe, qui deviendra vite plus nombreux, est prêt à le suivre dans un projet de rénovation. Pour le concile Vatican II, la mission d’un établissement catholique est « d’ordonner la culture humaine à l’annonce du salut ». Un beau programme auquel nous adhérions sans réserve. Pour Pierre, le moment était venu d’aller plus loin encore. Son projet pour notre école était en fait un retournement de la formule des pères. Je me souviens de l’avoir entendu l’énoncer ainsi : « Annonçons le salut, la culture s’émerveillera de lui être si bien ordonnée. » Ce fut notre feuille de route, lui étant notre premier de cordée.

   Avons-nous tenu le programme ? De nos entreprises, certaines perdurent : la place de la musique et du chant dans la vie de la maison, une certaine façon de faire communauté chrétienne, l’annonce du salut à tous, un mode de vie de service et d’attention à l’autre… D’autres n’étaient pas destinées à durer, mais nous ont profondément marqués. Je pense à tous ces concerts et en particulier au Requiem de Mozart pour n’en citer qu’un, à ces soirées théâtre où nous avons eu la joie de présenter plusieurs de ses pièces, à l’expérience de l’école Bernanos, aux six ans d’existence de la revue « Les Saisons de Saint – Jean ». Je pense aussi à ces garçons et filles qui ont choisi la radicalité de la vie religieuse et ont ces dernières années et surtout ces dernières semaines été un réconfort pour Pierre par leur présence et leurs prières.

   Pour éclairer ce bilan, voici ce qu’écrivait Pierre en 1990, à la veille de prendre sa retraite de professeur. Ce texte est extrait d’une causerie faite à des professeurs :

« Une chair, un corps, une maison. D’une part, l’école est un lieu, un paysage, un bruit, une odeur, un bouquet de timbres de voix, un entrelacs de parcours obligés, un mode d’ensoleillement, une façon de ne pas fermer les portes, un retard au démarrage, dans les grands soirs un incendie – mettons quand le couchant illumine le grand arbre noir maître d’étude – bref, une chair, soit un pôle d’identification. Pour savoir qui nous sommes, nous avons tous besoin de telles assises. Que les élèves, qui y sont soumis à tant de contraintes, quittent ce lieu avec regret, qu’ils y reviennent avec nostalgie (encore quatre au début de ma classe hier soir, quatre visiblement heureux de humer l’air de leur toute dernière enfance « Allez, on vous laisse travailler », m’ont-ils dit en partant, et traînant les pieds tant qu’ils le pouvaient) oui, qu’ils se souviennent de cette maison un peu comme ils se souviendront de la leur, cela a de quoi nous rendre confus.

   Nous sommes à jamais une partie de leur enfance, qu’ils transfigurent, heureusement, pour fabriquer un bout de sacré : si nous y pensions sérieusement, aucun de nous ne se sentirait digne d’habiter ainsi, à jamais, la plus précieuse région de leurs souvenirs.

   Mais il faut quand même y penser un peu, puisque l’image que nous laissons est une image fondatrice, une référence pour toujours, dans la couche du dessous de leur imaginaire. Quelle référence ? Et de quel poids cette image aura-t-elle pesé, mêlée à bien d’autres, mais avec sa densité propre, au moment de tel ou tel de leurs choix de vie ?

   L’école est comme un corps humain, un espace centré, une circulation interne, une fabrique d’images-repères. Une maison. Beaucoup moins maison que celle des parents. Maison quand même, qui peut faire défaut si on l’a mal bâtie, ou si, anonyme, elle n’est la maison de personne.

   Et cette maison est une espèce d’Église, comme on a pu dire du foyer qu’il était l’Église domestique. Il faudrait ici trouver un autre mot. C’est une communauté, non de compréhension seulement, mais d’existence. Une communauté chrétienne, de célébration, de prière, de cantique, de charité, aussi de révolte, de fausses notes, de tension, d’indifférence, non, non, je ne l’oublie pas… Eh bien, tout cela me suggère le mot que je cherchais, mot rayonnant de gloire à travers ses sueurs et ses ombres : une parcelle de chrétienté. Voilà ce que nous sommes. « Car le spirituel est lui-même charnel. » Lire Péguy, ou le relire.

   Beaucoup est dit dans ce texte, de ce qu’est aujourd’hui encore notre école. Nous le devons en grande partie à Pierre et je voudrais exprimer au nom de Saint-Jo et Saint-Jean toute notre reconnaissance. Je voudrais aussi dire grand merci à Simone qui a accepté que sa maison soit une extension du lycée et que des groupes d’élèves envahissent son salon régulièrement.

   Nous avons prié, prions encore, pour que Notre Seigneur l’accueille dans Sa maison et qu’il soit, avec ceux qui l’y ont précédé, un intercesseur pour nous tous et pour l’école à laquelle il a donné une grande part de sa vie.

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