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"Pierre Gardeil avant Saint-Jean"
Témoignage de l'abbé Claude Barthe
Prêtre, journaliste, liturgiste et essayiste. 

mots-clés: Ecole, souvenirschrétien.

Proche un temps de la Fraternité sacerdotale Saint Pie X, Claude Barthe a rejoint l’Eglise pendant le pontificat de Benoît XVI. Lors de joutes animées, Pierre Gardeil essayait, sans succès apparent, de le « convertir » à la pensée de René Girard.

Il avait 27 ans, j’en avais 12. J’ai connu Pierre Gardeil, d’un peu loin d’abord, lorsque je suis entré en classe de 4 ème , en 1959, à Saint-Joseph. On disait alors à l’école de l’abbé Tournier, ou même chez l’abbé Tournier.


L’abbé Louis Tournier – je ne l’ai rencontré qu’une fois, le jour de ma rentrée à Saint-Joseph, dans son bureau où j’étais entré par erreur – était une forte personnalité, souventin commode, qui avait repris au début du siècle dernier une école des Frères des Écoles chrétiennes chassés par les lois anti-congréganistes, école installée dans un ancien couvent de la rue Constantin dont un bras du cloître bordait la cour de récréation. Il en avait fait ensuite une institution secondaire d’une réputation telle, quant à la formation humaine et les résultats scolaires, à une époque où le certificat d’études et le bac étaient de vrais examens, qu’elle était la cible de prédilection de tous les bouffe-curés de la région. Homme d’une intelligence pétillante, il professait les maths, mais aussi au besoin et au pied levé toutes les matières dont le titulaire faisait défaut. Ce bourreau de travail (il expliquait à Guy de Lartigue, son successeur, lui aussi un gros bosseur, que la capacité de travail croissait avec les charges qu’on acceptait, indéfiniment) éreintait de ses sarcasmes tous ceux de ses confrères qu’il jugeait « fainéants ». Il avait fait de son école un lieu rude quant à la discipline, mais en même temps attachant, une sorte de creuset éducatif qui avait une réelle identité : être passé « chez l’abbé Tournier » se portait en sautoir. Son caractère se heurta à celui de l’archevêque Béguin prélat démocrate anti-ligues, homme à forte carrure et autorité dans le style Pie XI. L’abbé Tournier était donc fâché avec l’archevêque d’Auch ! Et pour que nul n’en ignore, les internes des collèges catholiques ne rentrant chez eux qu’un dimanche sur deux, le même dans tout le diocèse, ceux de Saint-Joseph sortaient en décalé par rapport aux autres. Du coup, ils firent les frais de la réconciliation entre Virgile Béguin et Louis Tournier, en restant reclus trois semaines, pour harmoniser les sorties…


La gestion de la succession de Louis Tournier à Saint-Joseph fut difficile. Les choses rentrèrent dans l’ordre lorsque les rênes de l’institution furent finalement confiées à l’abbé Guy de Lartigue, imposé par son frère André, qui n’accepta d’être archiprêtre de Lectoure qu’à la condition d’avoir son jeune frère dans la paroisse.


C’est là, chez l’abbé Tournier, que Pierre avait fait ses humanités et c’est là qu’après ses années de formation à Toulouse, en classes préparatoires au lycée Fermat (1) puis en faculté de Lettres, et une année d’enseignement dans le public à Albi, il était retourné professer dès 1954, à 22 ans. On peut parler de vocation pour ces professeurs laïcs qui se dédiaient alors à l’enseignement « libre » car, si les émoluments des prêtres-professeurs, toujours sur le pont pour cours, surveillance des études, des dortoirs, du réfectoire, des récréations, se réduisaient aux honoraires de messe, ceux des professeurs laïcs, certes plus élevés, restaient cependant très maigres. Du moins jusqu’à la loi Debré de 1957, qui institua un système de contrats entre les écoles privées qui le désiraient et l’État qui leur accordait une aide financière.


Pierre Gardeil vivait avec sa femme et sa famille naissante à deux pas de là, rue du 14 Juillet, vis-à-vis de l’église du Saint-Esprit, dans l’ancienne maison de son oncle, fusillé à la Libération comme milicien (les Gardeil ont beaucoup donné lors de la dernière guerre, puisque le frère aîné de Pierre, Jacques, déporté pour faits de résistance, est mort à 20 ans en camp de concentration). Une inscription du genre : « Gardeil, à mort ! », avait été courageusement inscrite sur les volets par un libérateur de Lectoure, et Pierre, sur le conseil de son père, s’était abstenu avec panache de l’effacer.


Il enseignait alors la littérature en seconde et première et la philosophie dans la classe de ce nom où, dans les premières années, il était à peine plus âgé que ses élèves garçons et aussi jeunes filles, puisque les élèves de philosophie de l’Immaculée Conception, tenue par les Sœurs de la Providence, venaient à Saint-Joseph suivre ses cours. Cette terminale Gardeil flottait pour nous dans une sorte d’aura au-dessus de notre monde scolaire : les philos garçons – qui avaient le privilège de fumer et la dispense de la blouse ! – suppléaient pour la surveillance des études, si besoin se présentait, mais de manière très débonnaire, à des pions professionnellement grincheux.


Pierre Gardeil manifestait déjà cette « personnalité solaire » (Michel Suffran) qui le mettait en avant, paroles, actes, présence, au sein du corps professoral. Parfois de manière humoristique : lors de l’élection américaine de 1960, tout Saint-Joseph était divisé entre partisans de Nixon et partisans de Kennedy qui en venaient aux mains, et je revois Pierre, au balcon de la cour de la récréation, annonçant l’élection de Kennedy comme le premier cardinal-diacre annonce à Saint-Pierre celle d’un pape. Plus sérieusement, cette même année, avant le premier essai de la bombe atomique française, il s’était fait connaître en lançant une pétition – de pur principe – proposant au général de Gaulle de donner la France en exemple au monde en déclarant, contre l’immoralité de la dissuasion nucléaire : « La France a la capacité d’avoir la bombe, mais elle refuse de s’en doter. »


Je ne l’ai vraiment approché qu’en entrant en seconde, en 1961, où il devenait omniprésent, ce qui n’était pas toujours du goût des prêtres professeurs, l’abbé Joseph Pujol, un professeur d’espagnol exceptionnel, et l’abbé Jean Gasparotto, curé de Terraube, professeur de maths, très compétent en sa matière mais qui m’en a fait perdre le goût car il la considérait comme une sorte de religion et qu’il avait statué que je n’avais pas la foi. En 1962, les classes devinrent mixtes et nous fûmes rejoints par les élèves de la Providence.


Pierre Gardeil jouait de son charisme pour nous fasciner et y parvenait, mais pas comme un gourou : il visait à désenvelopper la personnalité de ses élèves, surtout ceux d’entre nous qui avaient déjà, comme il disait « du poil au menton ». Ce n’était pas mon cas, car j’étais très jeunet, mais la recette fonctionnait. Il agrémentait ou doublait ses cours de longs temps de lectures très diverses, mais où revenaient souvent Bernanos le romancier, Mauriac à hautes doses, Proust, jamais Balzac, Racine dont nous apprenions de longues tirades, Le Grand-Meaulnes, beaucoup de poésie, et puis Bernanos le polémiste. Il organisait aussi des auditions d’œuvres musicales classiques via des disques microsillons, nous recrutait pour les séances, mensuelles il me semble, du ciné-club qu’il organisait avec un professeur du lycée Maréchal- Lannes dont j’ai oublié le nom. C’était la grande époque des Cahiers du Cinéma. Mais Pierre Gardeil était un fan de Robert Bresson, noir et blanc et acteurs au parler atone, avec son Curé de Campagne et le Procès de Jeanne d’Arc.


Je ne partageais pas sa passion du rugby, mais les samedis du Tournoi des Cinq Nations (l’Italie n’en était pas encore), où la vie de Saint-Joseph était soudain suspendue, l’ensemble des élèves se massant dans l’étude ambiance stade devant une télévision, me faisaient malgré tout vibrer. En revanche, je communiais sans réserve avec son afición, la mienne m’ayant été inculquée par mon grand-père paternel et mon père qui avait connu le Madrid d’Alphonse XIII et assisté aux courses de taureaux à la Monumental à l’époque de Belmonte. Pierre Gardeil, avec sa réserve inépuisable d’enthousiasme, vénérait Antonio Ordóñez, assurément l’un des plus grands toreros de l’histoire, au temple inimitable (le sommet de l’art, où la muleta accompagne la charge à même vitesse) et qui créait, dans les passes au ras de la ceinture, une émotion envoûtante. La retraite d’Ordóñez, en 1968, remplacé en tête d’affiche
par El Cordobés, suprêmement courageux et talentueux mais qui cassait tous les codes, fit que Pierre se retira quant à lui de l’afición. Bien plus tard, j’ai essayé de l’y faire revenir, mais tout en comprenant ma passion, par exemple, pour El Juli, dont le temple vaut presque celui d’Ordóñez et pour José Tomas, le nouveau Manolete, il estimait que c’était trop tard pour lui.


Il nous lisait parfois en classe des pages de ce manuscrit qu’il avait composé à la gloire de la tauromachie en général et d’Ordóñez en particulier. Il avait été refusé chez Privat, à Toulouse, par Georges Hahn, directeur des éditions, un adepte de la psychologie de la forme, qui fut plus tard mon professeur de psychologie à l’Institut catholique de Toulouse, aussi peu tauromachique que possible. Le refus méprisant, injurieux même, de Georges Hahn, l’avait beaucoup blessé.


Nous étions dans des années charnières pour l’Eglise. Vatican II commença en 1962. Saint-Joseph n’était pas « de gauche », loin de là. Mais l’ébullition progressiste battait les murs de cette école catholique comme ceux de toutes les institutions religieuses. Pierre Gardeil nous donnait, sur ce point aussi, ses sentiments et défendait ses options, ce qui me sera un des points où me raccrocher lorsqu’en 1964 je serai plongé dans le chaudron bouillant du séminaire Pie XI, à l’Institut catholique de Toulouse, dans les années de l’immédiat après-Concile, où l’Église connut son 68 avant Mai 68.


Les frictions avec les clercs d’esprit nouveau, comme l’abbé Sulima, nouveau professeur à Saint-Joseph, ont fait partie, je pense, des éléments qui ont poussé Pierre Gardeil à fonder une institution scolaire dont il serait le maître. L’occasion s’en est présentée en 1966 avec la possibilité d’acheter la maison d’un de ses cousins Gardeil, un restaurateur qui avait fondé l’auberge des Bouviers et quittait Lectoure pour créer un restaurant gastronomique dans un château du sud d’Agen. La belle maison, restée dans son jus Restauration, devint la maison familiale de Pierre et Simone, et dans le parc, acquis par Saint-Joseph, fut construit le lycée Saint-Jean. L’abbé Guy de Lartigue, devenu aussi directeur diocésain de l’enseignement catholique, dont la population d’élèves faite des générations d’après-guerre ne cessait de
croître, et qui s’est lancé dans pas mal d’extensions immobilières – parfois de manière financièrement assez risquée –, s’est volontiers prêté à celle-là. Il faut dire qu’il a toujours fait totale confiance à Pierre Gardeil, sans aucune jalousie.


J’ai d’ailleurs beaucoup fréquenté Pierre Gardeil dans le monde d’après, celui de Saint-Jean, à partir de 1968, dans la période où j’avais quitté un séminaire en révolution pour faire de l’histoire, du droit, du notariat, puis après être devenu séminariste en 1976, à Ecône, et dans ma vie sacerdotale.

J’ai ainsi connu Roland Fornerod, d’une lignée de musiciens de Suisse romande, qui avait travaillé le chant avec le chanoine Pasquier, de l’abbaye Saint-Maurice dans le Valais. Reconverti à l’agriculture dans le Gers, il s’était agrégé à l’Ensemble vocal de l’Armagnac, duquel faisait partie Pierre Gardeil. Roland Fornerod fut introduit par Pierre à Saint-Jean, au début des années 1970, pour y enseigner la musique et le chant. Il inocula le virus de la musique vocale de haute qualité chez les Gardeil et à la chorale du lycée qui devint le chœur baroque que l’on sait. Il est arrivé à Roland Fornerod de venir soutenir le chant grégorien de messes tridentines à l’organisation desquelles je participais. Pierre Gardeil me demanda d’ailleurs d’en faire célébrer une au carmel de Lectoure. Il eût voulu, je pense, qu’elle devînt
régulière, pour encourager par émulation le clergé lectourois à rester plus classique, mais les filles de sainte Thérèse n’y tenaient pas. Nous allions ici et là. J’ai souvenir d’une messe de Noël, célébrée dans une chapelle perdue du côté des bois d’Auch, où Pierre Gardeil vint, et par piété, et pour me donner une leçon de traditionalisme, nous apporter un délicieux pain brioché destiné à rétablir la distribution du pain bénit à la fin de l’office.


Et puisque je parle de liturgie, qui était un des grand sujets de nos échanges, il me faut évoquer un entretien assez musclé qu’il m’a donné bien plus tard, alors qu’il venait d’écrire Quinze regards sur le corps livré, chez Ad Solem, en 1997, intitulé : « On disait autrefois beau comme la messe ». C’était pour un livre que j’avais publié cette même année, Reconstruire la liturgie. Une des questions : « Jamais vous n’avez rencontré auprès de vos élèves de réaction de rejet vis-à-vis de ce chant liturgique d’un autre âge ? » Pierre Gardeil : « Pas du tout ! Mais, souvent, le constat d’une étrangeté. Chaque fois et chaque année, on est obligé de dire ce qu’est la messe, d’expliquer ce que veut dire Sanctus ou Agnus Dei. Rien
aujourd’hui dans les paroisses, dans les familles, dans les communautés, n’a rendu le cœur et l’esprit perméables à cette prédication. C’est ce qui est extrêmement pénible et qui pose le problème des institutions chrétiennes et d’abord de la famille chrétienne ». Du coup, il m’avait proposé d’interroger lui-même pour ce livre son ami René Girard, lequel donna entre autres son témoignage sur une sorte d’expérience de type Saint-Jean en Californie : « Mais, puisque vous évoquez l'Université de Stanford, sachez que nous sommes, sous le rapport de la liturgie, l'exception heureuse. Nous comptons parmi nous un professeur de musique ancienne, William Mahrt, qui a très généreusement consacré une partie de sa carrière – et de sa vie – à faire vivre une liturgie très belle et très priante : il a avec lui des étudiants qui chantent tous les dimanches l'office en grégorien, ou en polyphonie ancienne. Il n'est donc pas rare que, dans notre modeste chapelle, Josquin des Prés ou Victoria nous aident à célébrer l'Eucharistie.
Naturellement, cette entreprise varie, dans son résultat artistique, avec les différents contingents d'étudiants. Mais il s'en présente toujours assez pour la poursuivre. Et la piété y trouve son compte. »


J’avais assisté, près de trente ans auparavant, un soir d’été, à la première rencontre entre Pierre et Simone avec Michel Suffran, le romancier et essayiste bordelais. Il était alors médecin de la marine et avait été conduit chez les Gardeil par un neveu, qui avait passé son bac à Saint-Jean. C’était en juillet 1969, l’alunissage d’Amstrong me servant de repaire. Cette avancée spatiale avait enthousiasmé Pierre Gardeil, qui avait fait veiller femme et enfants jusqu’à point d’heure pour assister à l’événement, dans lequel il voyait une illustration remarquable du déploiement de la soumission de la création commandée à l’homme par Dieu.
Michel Suffran (qui préférait la manière dont le Cyrano de Rostand montait sur la lune à celle 
des Américains) et moi (qui connaissait une vieille dame ayant fondé une association de protection de la poésie la lune), faisions mousser la conversation. Ceci pour l’anecdote, car elle porta surtout sur Alain-Fournier et Rivière son beau-frère, sur Mauriac et les poètes et romanciers bordelais, spécialement André Lafon et son roman, L’élève Gilles, un ouvrage d’enfance comme Le Grand Meaulnes ou Le Mystère Frontenac, roman unique, André Lafon ayant été fauché comme Alain-Fournier par la Grande Guerre.


Michel Suffran et Pierre Gardeil affectionnaient ces romanciers qui se plaisent dans ce que Mauriac appelle, dans le Mystère Frontenac, « des flaques d’enfance ». Pierre s’y plaisait, non seulement parce qu’ils exploitent une veine poétique touchante, mais parce qu’il fut toujours profondément fidèle, comme Georges Bernanos, son maître par excellence, à l’enfant qu’il avait été.

1 . Où il eut pour professeur de philosophie Louis Jugnet, personnage hors du commun, polémiste de talent,
thomiste et royaliste d’Action française enragé, que j’ai fréquenté à la fin de sa vie. De trois de ses élèves que
j’ai connus, Pierre Gardeil, Pierre Manent, le philosophe politique, à la conversion duquel Jugnet avait contribué,
et Jean de Viguerie, l’historien, seul ce dernier se disait thomiste. Pierre Gardeil gardait de la rancœur à Louis
Jugnet de passer ses cours à agonir les philosophes modernes, en sorte qu’il n’avait plus assez de temps pour
parler de saint Thomas. Quant à Jean de Viguerie, le plus conforme au maître des trois, il a cependant porté des coups assassins à Maurras en l’accusant dans son livre majeur, Les deux patries, de s’être pratiquement rallié à la
République à l’époque de l’Union sacrée. Retour au texte

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